La folie d’Hercule autre version

Ce qui est admirable dans les mythes, les contes les légendes, c’est que l’on peut découvrir qu’ils sont comme des oignons. La première couche est destinée aux enfants qui en grandissant découvriront aux travers de la profondeur des sens qui leur étaient inaccessibles.

Hercule et le lion de Némée Art Digital Patrick Blanchon 2020

Je pars souvent d’une anecdote pour tenter de m’expliquer ces sens cachés. De cette connaissance « chaude » telle qu’elle est décrite dans la bonne marche à suivre des conférences gesticulées de notre époque et qui se complète avec la connaissance « froide », théorique, universitaire.

Hercule est un homme à qui tout sourit lorsque on le voit passer dans la rue. Pourtant il n’est pas heureux. A un moment de l’histoire, il est même si malheureux qu’il en devient fou. C’est à cet instant qu’il découvre la réalité du monde qui l’entoure, les basses motivations, le cynisme l’hypocrisie, le mensonge et la trahison. Hercule découvre la condition humaine et ce faisant ne peut plus la supporter. C’est pour cette raison qu’il devient fou et tue toute sa famille.

Comme un peintre dégouté efface son tableau après des heures, des jours de labeur.

Lorsque le sens vient à manquer.

Hercule assommant Cacus François Lemoyne Paris Musée du Louvre

Car la folie d’Hercule c’est cette absence de sens qu’il découvre soudain dans tout ce qui l’entoure comme à l’intérieur de lui-même.

Tout cet apparat, ces faux semblants que représentent la réussite sociale et la fausseté de toutes les relations et bien sur celle qu’il entretient avec les personnes les plus proches de lui.

La folie d’Hercule est un éveil à la réalité. Quelque chose qui soudain apparait insoutenable.

Le mythe ne dit pas tout. Il laisse planer le mystère.

Avant de pénétrer dans cette folie, Hercule a effectué un voyage dont nul ne parle jamais. C’est le voyage dans un pays qui pourrait être semblable à la grèce, mais pas tout à fait pourtant.

Car la monnaie dans ce pays est assez singulière. Les gens paient tout ce dont ils ont besoin pour vivre avec les graines d’un légume prodigieux qu’Hercule ne connait pas. Ce sont des graines de haricot.

Pour quelqu’un qui a l’habitude de recevoir de l’or contre ses services comme de payer tout ce dont il a besoin ainsi , évidemment pénétrer dans ce pays est un étonnement.

Et du coup Hercule ne peut pas utiliser l’or qui se trouve dans sa bourse. Cette monnaie n’a pas cours dans ce pays étrange.

Il tente de trouver un bureau de change pour se munir de la devise du pays, mais on lui rit au nez, on ne reconnait pas du tout la parité de l’or. Son or ne vaut rien.

Si bien qu’Hercule se retrouve coincé, il doit patienter pour trouver une solution.

C’est à ce moment là qu’il rencontre Eurysthée.

Dés le premier regard il sent la fausseté du bonhomme. Quelque chose de nauséabond et de visqueux émane du personnage. Si tu fais quelque chose pour moi, je te donnerai autant de graines de haricots que tu le désires.

C’est là l’origine des fameux travaux d’Hercule. Obtenir des graines de haricot et pouvoir ainsi vivre enfin comme tout le monde le temps de son séjour dans le pays.

Mais le hasard est vraiment bien fait comme tu vas le voir.

Vas donc tuer ce gros lion qui nous empoisonne l’existence dans les environs de Némée et si tu le veux tu pourras même récupérer sa peau qui, parait il est magique et procure l’invulnérabilité.

Hercule s’exécute, tue le lion et récupère donc sa peau, et sur le chemin du retour pour retrouver Eurysthée il se demande pourquoi si cette peau est tellement magique Eurysthée ne lui a pas demandé de la lui rapporter. Mais Hercule est encore bien naïf.

Lorsqu’il revient auprès d’Eurysthée et que celui ci lui tend une poignée de graines il la prend et la met dans une poche content enfin d’être accepté dans ce pays et de pouvoir dépenser ses haricots comme il l’entendra.

Hercule a récupéré la peau du lion qu’il porte sur les épaules. Les jours passent et c’est comme tout, ce que l’on sait un jour finit par s’oublier.

Il a totalement oublié cette peau de lion qu’il porte sur les épaules et qu’il n’est juste qu’un habit auquel il s’est habitué, sans plus.

Il va faire chercher sa femme et ses enfants pour partager avec eux ses nouvelles richesses. Et les jours s’écoulent ainsi dans une impression de bonheur et de quiétude. Nouvelle réussite complète pour Hercule en ce pays étranger.

C’est à cet instant, au moment où Hercule est au bord d’oublier à qui il doit cette réussite qu’Eurysthée vient frapper à sa porte.

Même sensation de dégout et de malaise.

J’ai un autre travail à te proposer Hercule, va tuer L’Hydre qui sévit dans les marais de Lerne.

Et là l’histoire ne le dit pas non plus, mais Hercule regarde Eurysthée avec des yeux ronds et lui demande

Mais pourquoi donc irais je à Lerne pour tuer cette bête qui ne m’a jamais rien fait ? En quel honneur ?

Eurysthée ne dit rien, il salut même bien bas Hercule en le remerciant pour sa grande franchise à son égard et tourne les talons.

C’est à partir de là exactement qu’une série d’incidents, d’accidents, de déboires surgissent et ruinent Hercule dans le pays des haricots.

Et là évidemment son épouse fait vite le lien.

Tu n’en fais vraiment qu’à ta tête mon pauvre Hercule. Si tu avais fait le travail qu’Eurysthée te proposait nous ne serions pas dans une telle panade.

Hercule sort de la maison, grille une cigarette et là il découvre que le hasard l’a fichu dans un sacré piège, superbement ficelé. Le hasard, qui peut être tout aussi bien les dieux, Eurysthée, son voyage au pays des haricots et sa marmaille qui piaille désormais en ne cessant de réclamer qui une console de jeux vidéos, qui des graines de haricot pour se payer un forfait de téléphone portable, qui pour remplir le frigo, j’en passe et des meilleurs.

C’est là donc qu’Hercule découvre qu’il est le jouet du sort devient fou et tue toute sa famille tant la rage est à son paroxysme.

Le lecteur ne comprend pas à ce moment là vraiment ce qui se passe.

La folie, la violence de cette folie et surtout son résultat ressemble à ces deus ex machina que l’on trouve dans les mauvais romans.

C’est même ridicule.

Et du coup je me souviens avoir refermé le bouquin à l’âge de 30 ans en me disant que tout cela ne tenait pas debout.

A cette époque je travaillais dans un job où je devais changer d’identité toutes les 5 minutes. J’étais dans le recouvrement contentieux pour des grands comptes de l’industrie chimique et sidérurgique.

Pour savoir si un client, un fournisseur était solvable, je me faisais passer tour à tour pour un gestionnaire de compte d’une banque d’affaire, ou bien pour un employé du CRIT de Massy Palaiseau pour obtenir les références bancaires des suspects.

Bonjour pourrais je avoir la comptabilité nous avons relevé une erreur de facturation de 5 .97 centimes sur la dernière facture par contre je ne vois pas votre référence bancaire pour vous rembourser.

Ca marche à tous les coups car les comptables adorent les chiffres ronds.

Parallèlement à ce job totalement stupide j’essayais de m’améliorer dans la photographie. J’avais loué un petit appartement à Aubervilliers et j’y avais établi ma chambre noire dans l’une des deux pièces. Sitôt que je rentrais je tirais les rideaux et allumais ma lampe rouge. J’enfilais un négatif dans le passe vue de l’agrandisseur et c’était parti pour de longues heures à chercher la meilleure façon d’exploiter toutes les nuances de gris du cliché.

Durant des mois cela a roulé ainsi dans un joli train train. Mon job n’était pas des plus passionnants, mais me procurait de quoi me payer mes produits photographiques et ça m’allait. De plus je venais de me séparer d’avec mon premier grand amour, j’étais fou de douleur et ces longs moments devant l’agrandisseur me permettaient de tenir la déprime à bonne distance. Enfin les meilleurs jours. Car une grande partie de mon salaire passait aussi dans l’achat effréné de Balantines, de bières, et à payer mes dérives dans les bars de la capitale la nuit.

Mais ça allait. Je tenais bon.

Les week-end je sortais pour marcher durant de longues heures pour me rendre à Beaubourg afin de feuilleter des ouvrages sur la photographie dans la bibliothèque. C’est là que j’ai rencontré cette fille que j’avais trouvé attirante et que j’avais entrainée chez moi quelques jours après en prétextant que je voulais qu’elle pose nue pour moi.

Evidemment nous ne fîmes que très peu de séance de prise de vue. Elle arrivait le soir un peu après moi et nous ne tardions pas à nous allonger sur le matelas que j’avais installé à même le sol. C’était une fille avec qui il n’était pas nécessaire de discuter. Là plupart du temps ça ne lui prenait guère que 2 ou3 minutes pour défaire ma ceinture, baisser mon pantalon et s’emparer de ma verge qu’elle léchait et avalait goulûment comme un enfant tête son hochet. D’ailleurs nous n’avons jamais fait l’amour. Aucune pénétration. Elle me suçait une heure ou deux, puis soudain consultait sa montre, se levait s’habillait, s’arrangeait un peu puis repartait.

J’étais tellement dans une situation baroque à cette époque que ça ne me semblait pas plus loufoque que le reste.

Et donc j’avais ramené ce bouquin, les 12 travaux d’Hercule, ainsi que quelques autres sur la mythologie grecque. Quelque soit l’heure à laquelle je me couchais, je m’obligeais à lire quelques pages. Cette histoire de peau de bête, de folie, tous ces travaux à réaliser m’avait intéressé un moment, tout au plus quelques jours et puis j’avais refermé le bouquin pour passer à un autre.

Sinon j’adorais errer dans la ville avec mon appareil photo, un vieux Leica M42 et je photographiais tout un tas de choses apparemment sans aucun intérêt. Je crois même que ma démarche était basée totalement là dessus. Moins une chose n’avait d’intérêt  » au premier regard » plus je la photographiais sous toutes les coutures. J’ai ainsi des boites entières de négatifs en noir et blanc illustrant parfaitement mon désintérêt de tout ce qui normalement aurait pu être intéressant pour un photographe.

J’étais devenu invulnérable si je puis dire, avec du recul, à toute notion qui aurait pu évoquer ne serait ce que la plus petite sensation de cliché réussi.

Quelques mois passèrent ainsi entre ce job bizarre, la chambre noire, la marche vers les bibliothèques et des photographies sibyllines que je voyais apparaitre avec un réel plaisir dans le fond de mes cuvettes. J’avais installé un fil qui traversait tout l’appartement sur lequel les photos séchaient tenues par des pinces à linge.

J’aurais encore pu rester ainsi quelques mois de plus, dans une tranquillité précaire mais vivable si je n’avais pas croisé P. un jour par hasard.

Il revenait de je ne sais où et errait dans la ville avec son sac. Et là je lui ai proposé de s’installer quelques jours à l’appartement.

Le temps de te refaire une santé.

Je ne me rendais pas compte que cette générosité intempestive allait signer la fin de ma tranquillité.

Bientôt il me parla d’un autre copain dans la mouise lui aussi et il le fit venir pour nous rejoindre.

Peu de temps encore après des amis iraniens du copain frappèrent à la porte. C’était un couple improbable et je me demande pour quelle raison j’ai laissé faire tout cela. Je sentais bien que tôt ou tard les choses allaient finir par imploser.

Peut-être que justement je ne me rendais pas compte encore de la peau de bête que j’avais sur le dos. La fameuse peau de lion héritée de ces lectures herculéennes.

J’étais invulnérable, je bénéficiais en fait de cette facilité déconcertante de toujours dire oui à tout ce qui surgissait dans ma vie sans me poser trop de question.

Je ne me rendais évidemment pas compte de ce talent, de cette facilité qui à mon avis était interprété par les autres comme de la connerie en barre.

ça me blessait parfois de m’en rendre compte, mais comme j’étais invulnérable, les plaies éventuelles devaient se cautériser toutes seules.

C’est l’argent évidemment qui fit s’écrouler cette petite communauté. L’argent, la jalousie et aussi la petite blonde, une française qui s’était barrée en Iran pour faire la route et qui était tombé sur ce type pilote dans l’armée de l’air du Sha à l’époque. J’imagine la belle villa avec piscine, la belle bagnole, le pognon qui coule à flot. Et puis soudain, la révolution, la fin de la vie de château, l’exode, retour en France et arrivée chez moi.

Sharam était dingue de mécanique et projetait d’ouvrir un garage. Il se mit en tête de partir en Allemagne pour acheter des véhicules de seconde main, leur faire traverser la frontière et les revendre un bon prix ici. Ce qui fait que je restais seul assez souvent avec Magali, la petite blonde et nous en profitions pour aller marcher le long des quais, elle me parlait de ses voyages, de l’Iran, de la belle vie qu’ils menaient là-bas et je sentais bien son désarroi ce qui en fin de compte nous rapprochait parfois terriblement. On aurait pu à certain moment devenir si désespérés tous les deux, qu’on en serait venu à s’étreindre frénétiquement si je n’avais pas eu un minimum de dignité si je ne m’étais accroché à la notion désuète de camaraderie. Notion qui me servait de rempart pour ne pas m’enfoncer plus avant dans la folie.

Bref la vie à 5 se poursuivit durant quelques mois. De temps en temps je réclamais un peu de solitude afin de faire venir ma camarade le soir et tout oublier de ma vie de merde dans sa bouche chaleureuse.

Et puis au bout du compte j’étais le seul vraiment à avoir un salaire, ce qui occasionna assez vite un déséquilibre. Au bout de deux mois je décidais de prendre une sage décision et de flanquer tout le monde dehors. Il y eut des protestations, des larmes mais j’ai tenu bon.

C’est alors que je redécouvris la tranquillité comme on redécouvre une photo qu’on n’avait pas su bien voir dans l’immédiateté des choses.

Il faut dire que pour être tranquille, pour ne plus supporter tout ce petit monde j’avais trouvé un autre boulot la nuit comme gardien dans une boite place Vendôme. Je revenais le matin et comme tout le monde vaquait à ses petites occupations je pouvais être à peu près tranquille durant quelques heures le temps de dormir un peu et d’admirer la vue par la fenêtre. Un supermarché avec des immeubles à l’infini derrière jusqu’à la Villette qui était en plein chantier.

Je n’ai jamais revu ces personnes. Elles ont préféré évidemment conserver une certaine rancœur à mon égard. Et c’est là je crois que j’ai eu l’intuition de ma générosité toxique comme de mon invulnérabilité en même temps. Après leur départ.

J’ai ainsi pu comprendre à quel point ma vie n’avait absolument aucun sens et c’est à cette époque que j’ai eu cette idée de partir loin, très loin atteindre la route de la Soie devint une sorte d’obsession. J’allais partir loin du pays des haricots et de la monnaie de singe pour rejoindre la Turquie, l’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan et l’Inde. Je ferais des photos de choses sans intérêt comme ici probablement, surtout sans intérêt pour fuir le plus possible tous les clichés.

Je m’enfermerai dans une chambre j’entretiendrai d’autres rêves, et peut-être à cet instant, le hasard, les dieux, Eurysthée me proposeraient ils d’effectuer la suite de mes travaux. L’ordre n’était pas vraiment important l’essentiel était d’avoir pénétré totalement dans la folie, dans l’éveil, le reste comme on le sait cela suit son cours inexorablement.

2 réflexions sur “La folie d’Hercule autre version

Les commentaires sont fermés.