Pépé Jean et la biche de Cérynie.

J’étais toujours mi figue mi raisin, lorsque ma mère, souvent sur un coup de tête lié à l’atmosphère, à la plus ou moins grande douceur du climat bien plus qu’à la raison, pensais je enfant, nous emportait mon frère et moi à la Varennes Chennevières. C’est là que vivaient sa mère avec l’oncle Henri et le pépé Jean dans un appartement exigu, au rez de chaussée de l’avenue des Peupliers.

L’origine, les différents points de départ d’où nous partions se confondent encore dans ma mémoire. Était ce de la Grave, ce coin reculé du Bourbonnais où j’effectuais ma maternelle et ma primaire ? Etait ce de Parmain où j’étais entré au collège ? Ou bien bien plus tard lorsque nous nous installâmes à Limeil Brévannes dans cette maison qui fut le dernier logis de mes parents ? Sans doute que cette confusion n’existe que pour brouiller l’idée même qu’il eut pu exister une origine.

Illustration Hercule et la biche de Cérynie

Ce qui procure à cette image de l’appartement de « La Varenne » dans mon esprit une intemporalité extraordinaire. Cette confusion apparente n’existerait donc que pour pouvoir ainsi puiser à l’éternité tout le matériel dont j’ai besoin.

D’ailleurs je ne me souviens que partiellement des différentes façons que nous avions à notre disposition pour s’y rendre. Était ce le train puis l’autobus, car ma mère n’aimait pas le métro et puis je doute qu’à cette époque un métro puisse relier la capitale à cette campagne qui allait devenir bientôt une banlieue. Était ce la vieille traction dont mon frère grand amateur de mécanique avait desserré le frein à main alors qu’elle avait été garée en pente devant la boulangerie de Vallon en Sully et qui termina sa course en défonçant une grande partie de la maisonnette du chef de gare ? A moins que ce ne fut l’Ami 8, un des différents véhicules de société que mon père conduisait pour voyager dans la France entière ? Mais cette dernière hypothèse est peu crédible car mon père détestait les lieux, il ne se rendait jamais chez ma grand-mère et pépé Jean. Mon père détestait tout ce qui pouvait de proche ou de loin évoquer à la fois la pauvreté et l’excès de sentimentalisme.

En tous cas quelque soit le moyen utilisé nous finissions par arriver devant la porte d’entrée de cet immeuble et ma mère donnait quelques petits coups aux carreaux d’une des fenêtres pour que quelqu’un vienne nous ouvrir la lourde porte d’entrée.

C’était toujours le pépé Jean qui nous accueillait avec un bon sourire et des larmes aux yeux. Mes enfants vous êtes là enfin, quelle joie ! et c’est tout juste s’il ne nous inondait pas de larmes tout droit issues de cette joie en nous serrant un peu vigoureusement à mon gout.

Je mis plusieurs années pour comprendre que ce grand-père n’était pas mon vrai grand père et qu’on l’appelait pépé Jean pour ne pas l’appeler Vania qui était en fait son vrai nom. Sans doute parce que Vania évoquait trop son origine étrangère, russe à une époque dans laquelle la guerre froide occupait une grande place dans les esprits. Il n’y avait pas si longtemps que le monde avait pu échapper au pire et j’ai encore des images de cochons associées à de superbes bagnoles américaines et au président américain Kennedy.

Vania avait vécu une vie que je n’ai aucune peine à imaginer extraordinaire désormais. Il était un de ses petits moujiks vivant dans l’immense Russie qui par ses capacités physiques et aussi un concours de circonstances chanceuses avait pu s’engager dans l’armée du Tsar et s’élever au grade de « Barine » ce qui était pour l’enfant que j’étais et surtout de la façon dont ce titre était présenté à mi voix par ma mère, une consécration fabuleuse. Consécration d’ailleurs si fabuleuse qu’on ne comprenait pas pourquoi Vania après moultes péripéties au Japon, et dans les Balkans avait terminé sa course au volant d’un taxi comme la plupart des russes blancs venus s’échouer à la capitale.

En tous cas je comprenais qu’il avait du être dans sa jeunesse un personnage important, probablement une sorte de héros dans l’armée russe. Entre la fenêtre du salon et la tête du lit cosy où il dormait seul, une plaque en bois représentait un des rares souvenirs qu’il avait pu sauver dans son exil. Une tête de mort surmontant deux poignards. C’est bien plus tard dans un concours de circonstances étonnant que j’appris l’origine de cette emblème.

J’ai moi même effectué un apprentissage accéléré pour devenir officier de réserve. Et c’est à Vincennes que je rencontrais ce jeune lieutenant, fils d’un grand général, et qui en discutant avec moi de ce que je voudrais faire après mon service militaire, me tira les vers du nez sur mes origines. J’évoquais donc Vania et cet emblème par association d’esprit. C’est là que j’appris que Vania avait appartenu aux troupes d’un certain Général Kornilov. De plus le jeune lieutenant ajouta qu’il devait être un sacré bonhomme car les dites troupes avaient essuyé une déculottée prodigieuse quelque part sur un lac gelé. Il devait faire partie des 30 survivants de cette défaite.

Emblème troupe de Kornilov

Vania adorait cuisiner et plus encore lorsqu’il savait que nous allions venir. Il prenait vraiment du plaisir à nous mitonner de petits plats, dont certains noms sitôt que je m’en souviens me procurent des renvois d’oignon, d’ail et de betterave. C’était extrêmement gras mais comment ne pas oublier les impératifs diététiques actuels en se souvenant tout à coup du gout du chou mélanger à la viande hachée et l’œuf dur de ses fameux pirojkis ? Rien qu’en y repensant je salive encore.

D’ailleurs cet appartement était noyé perpétuellement dans des odeurs lourdes de graillon parsemées de fragrances subtiles provenant tant des disques bleues que fumaient comme un pompier ma grand-mère que de l’après rasage au vétiver dont s’aspergeait généreusement Vania.

Physiquement il n’était pas si grand qu’on peut s’imaginer que pouvait l’être Hercule. Car assez rapidement, et sans même m’en apercevoir les deux figures se seront associées dans mon enfance, l’une appartenant à la mythologie personnelle et l’autre à l’universelle. Et ce n’est sans doute pas un hasard si je pense à Vania ces derniers jours puisque j’ai entrepris de peindre des tableaux représentant les différents travaux de ce héros.

Je crois que l’épreuve à laquelle j’associerais ce souvenir enfantin de Vania est celle de la biche aux pieds d’airain, vivant dans la région de Cérynie. Ce qui m’entraine à effectuer ce rapprochement est un peu flou, mais de ce flou particulier dans lequel on pénètre juste avant la clarté. Un peu comme on tourne la molette de mise au point sur un microscope, un objectif photographique.

J’imagine ce petit moujik pauvre qui poursuit lui aussi quelque chose qui va l’entrainer de la vieille Russie et d’une mentalité de petit paysan, d’un sentimentalisme affligeant pour le premier occidental venu, à naviguer de péripétie en péripétie ainsi et traverser l’histoire générale du monde, d’une époque.

Sentimental voilà ce qui pourrait caractériser le défaut principal de Vania au regard de bien des personnes qui se trouvaient en relation avec lui et qui les faisaient s’écarter presque aussitôt , en même temps que de l’odeur d’ail que son haleine exhalait. Gamin je ne voyais pas le mal. Bien au contraire ce sentimentalisme là était aussi savoureux pour moi que tout ce qu’il pouvait cuisiner, car je sentais que ça venait de loin, d’une part que bon nombre d’exilés ont du abandonner dans leur exode. Un sentimentalisme constitué à la fois d’une force extrême et d’une faiblesse répugnante. Un sentimentalisme qui présente dans le même temps la joie et la tristesse, l’espoir et la déception.

La biche de Cérynie c’est un peu cette métaphore que propose l’exil à tous les exilés. Rechercher cette bête merveilleuse qui ne cesse de s’enfuir aussitôt qu’on s’en approche de trop près et lorsqu’enfin on parvient au bout de longues années à interrompre la course, celle ci est soudain réclamée par d’autres comme trophée.

Comme quoi on ne peut rien, absolument rien considérer comme vraiment notre ici bas, aucun exploit ni aucun désastre dont on pourrait par ignorance se tenir pour acteur ou responsable. Le sentimentalisme de Vania n’a jamais cessé je crois de m’entretenir de cette vérité profonde que le petit moujik avec les cartes médiocres qu’on lui avait données au départ de la vie était parvenu à découvrir au dénouement.

Les dimanches nous allions à la pèche sur le bord de la Marne proche. Nous nous installions sous un grand saule et à ces moments là, nous ne parlions jamais. Nous prenions un peu de distance, chacun son lieu pour appâter et nous passions ainsi toute la matinée perdus dans nos pensées ou dans l’observation du fleuve à la couleur changeante suivant le point du ciel où se tenait le soleil.

Autant Vania pouvait être prolixe, bavard, lorsque nous étions dans l’appartement, autant là il se taisait absolument. Je voyais un homme tout différent, je voyais Hercule ayant achevé l’ensemble de ses travaux et qui comprenait enfin profondément les vraies raisons d’un tel parcours. Là il ne pleurait ni ne riait plus. Son regard gris bleu de temps à autre scrutait une petite ile au milieu du fleuve et je voyais une sorte de soulagement changer l’intensité de ce gris, le rehausser lorsqu’une volée d’oiseaux sauvages s’élançait depuis la végétation au loin vers l’horizon, volant par dessus les grands immeubles en construction d’une époque nouvelle, une époque où il allait falloir construire à la va vite des logements pour accueillir encore d’autres exils, d’autres héros et de nouvelles versions de très anciennes mythologies.

Illustration mise en avant : La biche de Cérynie par Jerôme Bouscarat.

https://www.artsper.com/fr/oeuvres-d-art-contemporain/dessin/480031/la-biche-de-cerynie

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.