Tenir dans l’écartèlement

Ce sont les perses qui, parait-il, ont inventé le supplice par écartèlement. Et je peux comprendre facilement pourquoi lorsqu’à l’époque Achéménide, ils étaient sortis de leur territoire pour envahir le Moyen Orient. Sitôt que l’on veut sortir de sa condition, de sa place on ressent toujours au fond de soi ce genre de supplice plus ou moins silencieux qui nous démembre.

C’est à l’écartèlement que je songe aussi entre l’esprit cartésien auquel je dois une grande partie de mon éducation, et ce sentimentalisme slave hérité de la part maternelle, féminine de ma famille. Ces fameux « états d’âme » contre lesquels la raison ne cesse de vouloir lutter en les amoindrissant systématiquement en sensiblerie.

Ces deux forces sont bien là tout au fond comme des chevaux qui n’attendent que la moindre occasion pour suivre leurs directions, opposées comme il se doit, nécessaires à tout écartèlement bien mené.

L’écartelé quant à lui n’a guère de choix que de subir cela avec plus ou moins de douleur comme de bonheur.

Tenir dans l’écartèlement est l’affaire de toute une vie. Et sans doute faut il avoir épuisé la notion de membre plusieurs fois, pour se laisser écarteler si je puis dire sans broncher. Comme on marche sous la pluie ou la neige sans parapluie, sans plus de précautions, comme de crainte.

L’écartèlement est tout à fait assimilé, sa puissance féconde d’évocation dans la religion chrétienne. L’intersection de l’horizon et d’un axe vertical qui représente l’homme autant chez De Vinci que dans n’importe quelle église. C’est l’intersection de l’esprit et la matière et aussi un dialogue entre les deux dont il est question.

Dali Christ de Saint Jean de la Croix.

L’esprit ou la matière qui donc va gagner ou perdre ? Car l’erreur est commune de penser qu’il faut un vainqueur et un perdant à ce jeu là.

Tenir dans l’écartèlement laisse un peu de temps pour réfléchir, une fois toute l’épouvante et l’extase traversées.

Il y a une communication entre la raison et la sensibilité, le plaisir et la douleur, comme il y en a belle et bien une entre l’esprit et la matière.

Pencher de trop vers l’une ou l’autre provoque une réaction immédiate, allant de l’enthousiasme excessif à la douleur exagérée.

Tenir entre ces deux extrêmes c’est avoir compris, ou mieux « connu » le risque de tout extrême.

Reste à tenir entre connaissance et nostalgie ensuite. Et c’est ainsi qu’on se disloque inexorablement, que l’on perd peu à peu tout ce que l’on pense pouvoir conserver et qu’on atteint à cette fameuse pauvreté qu’évoque Augustin, ou Eckhart.

Lorsque l’écartelé comprend enfin qu’il n’est rien, qu’il n’est que ce rien, ce vide ultime, il n’existe alors aucun cheval, aucune raison ou sensiblerie qui ne puisse avoir la force susceptible d’en faire quoique ce soit.

Tenir dans l’écartèlement est un lâcher prise qui est la quintessence de toute forme de résistance.

On examine ainsi les joies et les peines, l’esprit comme la matière, l’espoir et la déception et plus l’attention devient aigue minutieuse sans volonté de s’accaparer ni de s’enfuir de quoi que ce soit plus on est libre d’inventer des chevaux, l’écartèlement lui-même ou pas.

Cela fait 2020 ans qu’on se met à genoux devant un écartelé. Je ne sais pas si cela va encore durer longtemps, mais tout indique en ce moment de grands et profonds bouleversements. Peut-être qu’il faudra tous en passer par là, chacun de nous, qu’on soit chrétien ou pas d’ailleurs. Il faut se souvenir de l’origine des symboles, les perses ont découvert l’écartèlement 550 ans avant JC ce qui signifie que sans doute ils se seront aussi appuyés sur d’autres souvenirs d’autres mythes pour créer cette soi disant nouveauté.

Remonter à l’origine de l’écartèlement dans tous les mythes anciens, on s’apercevra qu’il évoque toujours la même chose plus ou moins, quelque chose de nécessaire, de fondamental probablement sur le chemin de toute évolution.

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