La biche de Cérynie

Mon père s’imposait comme discipline de partir chaque matin promener le chienne en forêt. Je l’admirais aussi pour ça. Cette fermeté et cette inexpugnable volonté d’endurance qui me parlait d’un temps révolu. Un temps passé où la volonté et l’endurance avaient encore du sens. Lorsqu’il revenait et que j’étais là, parfois pour quelques jours pour l’accompagner dans sa solitude depuis la disparition de ma mère, il me confiait qu’ils avaient aperçu des chevreuils ou des biches traverser le sous bois. Mon père disait nous pour parler de la chienne et lui comme d’un nouveau couple qu’il aurait ainsi reformé bon an mal an.

Biche en forêt

Je sentais qu’il voulait me dire quelque chose derrière cette histoire de biche entr’aperçue mais à l’époque, je n’avais guère qu’une cinquantaine d’années, j’avais tellement de préoccupations encore en tête que je n’étais pas très réceptif.

J’y repense alors que je suis dans cette série de tableaux commencée sur l’histoire d’Hercule. Trouver l’inspiration cela n’est rien. Une fois qu’on voit l’idée surgir il faut aller fouiller un peu partout pour construire une sorte d’échafaudage mental afin de l’aider à mieux apparaitre en notre esprit. De façon de plus en plus précise surtout.

Et donc je retombe sur cette affaire de chevreuil et de biche certainement de façon nécessaire, incontournable.

La première chose qui accompagne ce souvenir et qui s’associe à cette biche qu’Hercule doit capturer c’est une question.

Quelle biche ?

Il doit y en avoir autant à Cérynie que dans les bois qui entourent la maison de mon père. Comment savoir laquelle est la bonne surtout, ne pas se tromper de biche, ce serait un comble après tant d’efforts.

Mon père ne m’a jamais dit bien sur qu’il avait aperçu la biche de Cérynie. Il disait des biches et cela était largement suffisant pour lui. Sans doute parce qu’il avait compris durant le déroulement de sa vie que toutes les biches se valent, et que celle de Cérynie n’est qu’un point de vue de l’esprit.

Ce genre de quête à laquelle un homme s’oblige à s’attacher comme une sorte de devoir. Trouver la biche de Cérynie et la rapporter pour valider le droit d’exister enfin.

Ce qui me fait penser à la justesse des mots que l’on emploie souvent sans y penser justement. Comment être certain qu’il s’agit du bon mot pour décrire l’idée, pour évoquer ce passage fulgurant de l’idée ou de la biche devant nos yeux aveuglés de tant de préoccupations personnelles ?

Sauf qu’en route d’après l’histoire, Hercule se fait réprimander par deux dieux déguisés Apollon et Artémis . Ils l’accusent de sacrilège car l’animal est consacré à la déesse. Hercule explique son cas, l’obligation d’effectuer ce travail pour Eurysthée afin de pouvoir recouvrer à la fois sa liberté et sa dignité et les dieux finalement accèdent à sa requête tout en lui faisant promettre de libérer l’animal au terme de sa tâche.

Ainsi donc poursuivre un mot, une biche, une idée tout en sachant qu’à la fin il faudra leur rendre leur liberté est une des leçons que ce passage du mythe d’Hercule nous enseigne à mi voix.

Au bout du compte je crois que mon père avait compris cela. Sa fermeté dans la discipline, son endurance ne lui servait même sans doute qu’à se rapprocher au plus près de cette notion. Disparaitre à la fin en se détachant de toute notion de but à atteindre par un effort régulier et constant et tout en ne cessant de poursuivre cette quête qui finalement est un but aussi.

Le fait alors de déclarer à haute voix qu’ils avaient aperçu des biches en forêt ce matin là durant leur promenade, me l’adresser à moi le fils de passage était je crois une façon subtile, décalée de s’adresser à haute voix à lui même en se moquant un peu de toutes ses propres quêtes anciennes et ainsi c’était aussi une façon d’essayer me transmettre un héritage une expérience tout sachant que c’était une chose impossible.

Parce que chacun au final décide de partir à la quête de cette fameuse biche ou pas déjà. Se trompe régulièrement d’animal, et si par chance tombe sur le bon, il faudra à la fin de toutes les histoires le libérer afin de ne pas courroucer plus que de raison les dieux tout en se détachant en même temps de leur emprise.

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