Toute l’ignorance du monde

« Mais qui donc crois tu être pour juger sans arrêt le monde entier ! Tu crois que tu es le seul à savoir quelque chose ? On sait qui tu es va, et si on ne le dit pas c’est pour pas te vexer. »

C’était un jour de la fin de l’automne, tout se barrait en sucette à une vitesse étonnante à cause de cette double crise sanitaire et économique. La frénésie s’emparait de nous tranquillement, jour après jour et nous étions dans une impuissance parfaite. Nous avions comme décidé de tenir ainsi dans cette impuissance. En regardant la fin du monde s’étendre comme une marée progressive mais étrangement lente comme un mauvais rêve.

Cela faisait des semaines que l’argent ne rentrait plus. J’avais essayé le respect, la politesse avec la banque, puis j’étais passé à l’argumentation l’explication, presque la justification déjà, et pour finir j’avais insulté ma gestionnaire de compte carrément qui m’avait raccroché au nez aussi sec.

Des coups de fil comme le votre j’en ai toute la journée, je n’en peux plus. M’avait t’elle déclaré en abaissant soudainement sa réserve habituelle de banquière. J’avais trouvé cela presque jouissif et en même temps à bien y réfléchir plutôt inquiétant.

La suite ne se fit pas attendre. Les premiers rejets de prélèvement, les menaces d’huissier, bref la panade en technicolor, le plus grand film de catastrophe en direct dans lequel chacun de nous se transformait en acteur principal. C’était du selfie à l’envers si on veut. Le résultat de 500 ans d’individualisme ne pouvait pas nous proposer une autre vision que celle de cette attaque personnelle du monde contre notre petite personne.

Caroline somatisait à fond. les maux dont elle ne cessait plus de se plaindre possédait une vélocité exceptionnelle qui pouvait se déplacer en un clin d’œil de l’orteil à la racine des cheveux. Elle s’en plaignait d’ailleurs toutes les 5 minutes. Disons plutôt à chaque fois qu’on se croisait dans la grande baraque où pour nous calmer , ne pas nous étriper nous prenions soin de nous isoler l’un de l’autre.

En plus de ça les fêtes de fin d’année approchaient, les cadeaux à faire, les consignes interdisant de se réunir comme chaque année en famille. Cela la minait. Moi qui ne suis pas très fête j’avoue que j’aurais pu prendre ça comme une aubaine, une sorte de bien pour un mal. Mais je me taisais, je ne voulais pas aggraver la situation plus qu’elle ne semblait déjà l’être.

Comment nous en sommes arrivés là, c’était surtout à ça que je réfléchissais. Comment ces crises s’insinuaient désormais dans l’intimité et la disloquait à petit feu, quasi méthodiquement. Cette intimité finalement n’était peut-être qu’une surface, un épiderme fragile. Une sorte d’emballage. Restait à comprendre ce qui se trouvait emballé comme ça avec notre approbation, avec notre complicité. Une complicité fabriquée à une période où tout paraissait rouler. Et qui à la moindre bourrasque désormais se déchirait, prenait l’air et l’eau de toutes parts. Une intimité qui se dégonfle comme un ballon de baudruche crevé, et qui au bout du compte rend suspecte toute velléité de familiarité, de tendresse comme d’humour.

Nous ne parlions plus que d’argent, de factures, de comment faire et de qu’est ce qui allait nous arriver encore. Caroline surtout. Moi je me taisais. Je me taisais parfois des journées entières et puis au soir, pour un oui, pour un non, j’explosais.

ça pouvait être à partir d’un rien. Une soupe trop tiède, la pluie qui se met à tomber, une godasse de plus en plus difficile à retirer, le nœud compliqué d’un lacet que je ne parvenais pas à dénouer. Je sentais que c’était la bonne occasion pour gueuler à plein poumon. Ensuite ça allait un peu mieux et j’allais dans mon atelier verser les croquettes du chat, redresser un tableau accroché au mur, et fumer deux ou trois cigarettes avant d’aller me coucher.

Caroline préférait se saouler à la série policière. Elle avait du toutes les revoir plusieurs fois à la file, mais ça ne la gênait pas visiblement, d’ailleurs au bout de quelques minutes elle s’endormait sur le canapé du salon.

De mon coté je me couchais de bonne heure, je ne trainais pas. Je préférais lire quelques pages mais je ne parvenais plus à tenir la distance comme autrefois. La cataracte posait un voile jaune orangé sur à peu près tout ce que je pouvais voir, et me fatiguait beaucoup la vue. Les larmes commençaient à couler au bout d’une page ou deux suivant la taille des caractères typographiques du bouquin. Je m’endormais en colère contre tout, et sans doute contre moi-même en premier lieu d’avoir effectué autant de mauvais choix pour en être parvenu là où j’en étais.

Il fallait se faire à cette idée. On était des vieux désormais. 60 piges. Caroline un peu plus. Et ça ne passait pas du tout.

Je ne m’attendais pas à ça, répétait t’elle, 64 ans, avoir bossé toute ma vie et finir aussi misérablement. Je comprenais mais je ne la ramenais pas. Je comprenais à quel point surtout je me sentais responsable, coupable de cet état de fait. Le message m’atteignait 5 sur 5.

L’insécurité désormais était une permanence de son esprit. Toutes ses pensées ne cessaient plus de converger que sur le risque qui pouvait surgir à n’importe quel moment. Toutes ses pensées se transformaient en maux qui ne cessaient de parcourir son corps et dont elle ne cessait plus de se plaindre comme un animal blessé qui gémit.

Ca me rendait dingue.

Ce qui me rendait dingue je ne savais plus si c’était cette insécurité que je percevais moi aussi bien sur, ou si c’était sa façon si peu élégante de l’appréhender. Je tentais justement d’évoquer cette nécessité d’élégance, mais à cet instant elle a rit nerveusement.

Mais qui donc crois tu être pour juger sans arrêt le monde entier ! Tu crois que tu es le seul à savoir quelque chose ? On sait qui tu es va, et si on ne le dit pas c’est pour pas te vexer.

Elle me renvoya ainsi comme elle le put mon manque personnel d’élégance d’une certaine manière, ce qui bien sur m’ébranla et me fit découvrir encore une fois un foutu nœud indémêlable à la chaussure que je tentais d’ôter tandis qu’elle me parlait.

Dans ce cas là j’ai toujours pensé qu’il ne fallait pas hésiter à se mettre en boule. Gueuler un bon coup pour mettre un hola.

Mais ça ne servait plus à grand chose. Elle avait raison. Ma quête obsessionnelle d’élégance en toute chose était le boulet qu’elle ne cessait plus de percevoir chez moi comme une maladie incurable.

Ce qui nous fit sombrer dans la familiarité presque aussitôt ce fut la soupe tiède. Il fallait bien une raison.

Nous nous insultâmes durant quelques instants en en profitant pour déballer des griefs et des rancœurs larvés depuis des semaines.

Les mots de connard et de pouffiasse furent activement sollicités.

Elle me confia qu’elle en avait ras le bol de mes airs supérieurs et je lui confiais qu’elle me gonflait de raisonner comme une pantoufle.

Enfin on prit la décision soudaine de remettre les bols de soupe dans le micro onde et d’attendre quelques secondes de plus en silence.

Mais ce qui nous réconcilia ce soir là. C’est quand je me redressais de toute ma hauteur et avec emphase je déclarais : Attend je sais ce qui va nous faire du bien.

Je tirais le tiroir du meuble télé à l’intérieur duquel j’avais pris soin de planquer un sachet de papillotes et je le brandis fièrement comme un trophée.

Papillotes au chocolat

Elle explosa de rire, moi aussi.

Et nous avalâmes tout le sachet blottis l’un contre l’autre sur le canapé en regardant une série policière qu’on avait déjà vue mille fois. Comme si d’un commun accord enfin, nous avions décidé de plonger dans toute l’ignorance de ce monde par l’entremise de cette foutue télé.

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