Jusqu’où peut aller le mysticisme ?

C’était une télé d’occasion, passée dans de multiples mains, ayant appartenue à de multiples inconnus.

Je l’avais découverte sur le chemin du retour, pas très loin de l’hôtel, près des poubelles.

C’était une soirée d’automne je crois, non décembre, déjà l’hiver, enfin bref tout est devenu si confus, je ne sais plus vraiment.

C’était surement une de ces journées qui se termine en queue de poisson.

A cette époque de ma vie beaucoup de ces journées s’achevaient ainsi. Fin de spectacle, rideau , le soir dégringole et ne nous surprend même plus. J’avais observé qu’ on finit par s’habituer à tout à partir d’un certain niveau de débine.

Une télé pas bien grande donc, un vieux modèle. Mais une aubaine tout de même. Et en regardant tout autour dans la pénombre autour j’ai découvert aussi une antenne mobile dont les tiges étaient un peu tordues.

Je ne sais plus si ce fut à cause de la tristesse, de la colère, ou je ne sais quoi il m’est devenu à ce moment là évident qu’il fallait que je l’emporte chez moi. Une sorte d’urgence. Comme lorsqu’on se balade dans les rayons d’un magasin et qu’on se découvre nécessiteux de tout. C’est l’extrême pauvreté qui veut ça.

Bref je la soulève de terre, elle n’est pas bien lourde je m’empare de de l’antenne avec l’autre main et hop, j’accélère le pas pour m’engouffrer vite fait dans le bâtiment comme un rat.

Délicieuse impression d’avoir dérober un truc. La chance reviendrait-elle enfin ? je me dis.

Puis je gravis quatre à quatre les marches pour rejoindre mon 5ème.

En mettant la clef dans la serrure je balaie tous les doutes.

Si elle ne fonctionne pas, je me dis que je la redescends tout de suite. Je ne vais pas garder ce truc dans un coin jusqu’à la saint Glinglin, comme j’ai l’habitude.

Non ! si elle ne fonctionne pas, tu ne retires même pas ta veste mec, tu repars en marche arrière cette fois ci et fissa.

Il faut dire que ma piaule est un poème , un cimetière de vieux bidules cassés que je chope ça et là lorsqu’une poussée intempestive de remplir le vide de ma vie, de consommer, s’empare de moi.

Un énervement compulsif qui prend naissance dès le mois de septembre avec une régularité de métronome et ne me lâche qu’au printemps.

Mais on a encore loin pour y arriver parce que ce soir justement c’est le soir du réveillon.

Donc je la branche et voilà :

Elle fonctionne ! Miracle !

dessin au stylo bille chambre d’hôtel Paris. Patrick Blanchon

En plus ça tombe bien.

J’ai refusé toutes les invitations gentiment.

Bon en fait il n’y a pas eut beaucoup d’invitations, juste des collègues de boulot qui ne pouvaient pas rejoindre leur foyers. Des jeunes qui ont un appartement à Simplon, pas très loin. Ils sont sympas, mais le soir de Noël, je préfère être seul.

En plus je n’avais pas vraiment prévu. Je me suis fait surprendre par la date et la répétition de l’ennui.

Il me reste juste des œufs et des pommes de terre.

J’ai modifié l’orientation de l’antenne pendant que l’eau chauffait. J’ai déplié un journal sur le lit et j’ai pu regarder les infos tout en épluchant les pommes de terre. Des relents de souvenirs, de bien être ancien, familial ont commencé à m’envahir comme une vapeur.

C’est fascinant de regarder le petit écran. Ca doit faire des années que je n’ai pas regardé la télé, vous y croyez ? 7 ou 8 ans à tout casser. La dernière fois c’était un dimanche, chez mes parents. Un repas de famille. On ne parle pas à table, on regarde la télé.

C’est pour ça sans doute que je n’ai jamais eu de télévision jusque là. Pour mieux m’entendre parler tout seul et tout mon saoul enfin.

Le soir de Noël, dans le temps, il y avait des variétés avec Henri Salvador en Guest Star.

Un je ne sais quoi de nostalgique s’est emparé de moi. J’aurais pu trouver un film. Mais non, direct j’ai foncé dans cette putain de nostalgie. Ce n’était plus les Carpentier les producteurs de l’émission, enfin je ne sais plus, l’ambiance était différente. Quel bonheur affiché ! j’arrivais comme au bord d’en énorme orgasme herzien.

Tout le monde se souriant, s’applaudissant, se tapotant l’épaule, ne se disant que de gentilles choses.

Et là j’ai mis les pommes de terre dans l’eau, je fais toujours comme ça, je les cuit dans l’eau, pas trop longtemps et ensuite je les découpe en tranches pour les faire rôtir à la poêle. Si tu n’es pas un minimum organisé dans une chambre d’hôtel, c’est vite le bazar, et avec le bazar c’est la déprime assurée.

J’ai replié soigneusement la feuille de journal avec les épluchures en la compressant bien pour qu’elle ne prenne pas trop de place dans la poubelle. Puis J’ai ouvert la fenêtre pour mettre la poubelle sur le balcon rikiki.

L’air froid a pénétré dans la pièce, une grande bouffée qui m’a ragaillardit, mais le bruit de la rue était encore assez fort, j’ai vite refermé.

La chaleur est rapidement revenue. Ici à l’hôtel, même la chaleur est bizarre, elle n’est pas agréable, quelque chose d’étouffant l’accompagne.

Ils montent le chauffage vraiment fort ici, c’est un chauffage collectif et la concierge est une frileuse, comme la plupart des personnes âgées.

Il n’y a que trois chaines. C’est facile, sur une un film de Disney pour les mômes, sur l’autre un James Bond et sur la dernière de la variété.

J’ai opté pour la variété et la nostalgie sans trop d’hésitation.

J’ai fait de la place dans la poêle pour placer mes œufs à frire que je parsème de curry, une petite pointe d’ail avec un peu de beurre pour parachever le tout. Dommage plus de persil.

Et avec mon assiette je reviens m’asseoir sur le bord du lit.

Et là je vois Chantal Goya et Jean Jacques Debout.

Bon je n’avais jamais été bien fan de ces émissions qu’elle présentait avec des peluches et des chansons à la con. Je devais être trop âgé déjà pour en saisir toute la poésie à l’époque. Mais là je ne sais pas pourquoi je suis resté carrément scotché, fasciné.

Il faut dire que dans ma chambre d’hôtel je ne suis pas très éloigné d’être devenu pope perché au haut des Météores. Je tutoie Dieu régulièrement.

Enfin plutôt l’univers, le Cosmos, parce que Dieu je ne sais pas.

Et puis je lis beaucoup de poètes, les persans notamment. La poésie soufi me ravit. Je connais, dans la langue, des passages entiers de Rumi, d’Omar Khayyâm.

Et là que se passe t’il ? Chantal Goya soudain resplendit sur le petit écran, j’ai affaire ni plus ni moins à une figure de la grâce incarnée.

Je me lève, pour aller faire la vaisselle. Je plonge l’assiette les couverts et la poêle dans la bassine remplie d’eau, quelques gouttes de liquide vaisselle et je laisse tremper. Ce qui me laisse un peu de temps pour tenter de comprendre ce qui m’arrive.

J’ai les larmes aux yeux en essuyant la fourchette.

J’ouvre la fenêtre à nouveau, il faut que je me secoue.

En bas sur le trottoir il y a ce clochard qui gueule comme un putois contre le monde entier.

J’ai allumé une cigarette et je l’ai observé quelques minutes. Quelqu’un chantait dans le poste durant ce temps là sur la route de Memphis mais ce n’était pas le chanteur habituel.

J’ai éteint ma cigarette sur le ciment de la corniche et j’ai passé le mégot sous le robinet pour le mettre dans le cendrier. Les clopes mal éteintes sont la cause de nombreux incendies dans ce genre d’Hôtel.

Je suis revenu m’allonger sur le lit devant la télé.

Chantal Goya est revenue, je n’écoutais pas vraiment ce qu’elle chantait, je la regardais dans son ensemble, une âme incarné dans ce personnage de chanteuse qui vient le soir de Noel chanter des conneries à la télé tout en conservant sa bonne humeur et son sourire.

Je me suis mis à chialer comme une madeleine parce que la grâce remettait une fois de plus le couvert. C’était à la limite du supportable.

A un moment donné j’ai pensé que je pouvais peut-être aller dans un bar pour m’enfiler quelques demis histoire de m’assommer.

Et puis j’ai éteint cette merde de télé, j’ai remis ma veste et je l’ai redescendue sur le trottoir là ou elle était, avec son antenne, tout le fourbis.

Le clodo m’a insulté en me traitant de bourge, en passant, je lui ai répondu sobrement ta gueule du con et je suis revenu à la chambre.

Je crois qu’ensuite j’ai dormi comme un bébé jusqu’au lendemain, qui était, ça ne faisait pas un pli, le fameux jour de Noël.

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