Jusqu’où peut aller le mysticisme ?

C’était une télé d’occasion, passée dans de multiples mains appartenant à de multiples inconnus. Je l’avais découverte sur le chemin du retour, pas très loin de l’hôtel près des poubelles. C’était une soirée d’automne je crois. Une de ces journées qui se termine en queue de poisson et où le soir qui tombe nous surprend à peine, parce qu’on finit par s’habituer. Une télé pas bien grande, un vieux modèle et en regardant autour j’ai trouvé aussi une antenne mobile dont les tiges étaient un peu tordues. Je ne sais plus non plus si c’est la tristesse, la colère, ou le besoin qui devint pressant soudain aussitôt que je la vis. Bref je la soulève de terre, d’une main, elle n’est pas bien lourde et de l’autre l’antenne et j’accélère le pas pour m’engouffrer vite fait dans le bâtiment. Délicieuse impression d’avoir dérober un truc, une aubaine, et je gravis quatre à quatre les marches pour rejoindre mon 5ème.

En mettant la clef dans la serrure je balaie tous les doutes. Si elle ne fonctionne pas, je me dis que je la redescends tout de suite. Je ne vais pas garder ce truc dans un coin jusqu’à la saint Glinglin, comme j’ai l’habitude. Non elle ne fonctionne pas, tu ne retire même pas ta veste mec, tu repars en marche arrière.

Elle marche ! Miracle d’un soir d’automne pourri à première vue.

dessin au stylo bille chambre d’hôtel Paris. Patrick Blanchon

En plus ça tombe super bien parque c’est le soir de Noël. J’ai refusé toutes les invitations gentiment. Bon en fait il n’y a pas eut beaucoup d’invitations, juste des collègues de boulot qui ne pouvaient pas rejoindre leur foyers. Des jeunes qui ont un appartement à Simplon, pas très loin. Ils sont sympas, mais le soir de Noel, je préfère être seul.

En plus je n’avais pas vraiment prévu. Il me reste juste des œufs et des pommes de terre. J’ai modifié l’orientation de l’antenne pendant que l’eau commençait à chauffer. J’ai déplié un journal sur le lit et j’ai pu voir les infos en épluchant les pommes de terre.

C’est fascinant de regarder le petit écran. Ca devait faire des années que je ne l’avais pas regardé.7 ou 8 ans à tout casser. La dernière fois c’était un dimanche, chez mes parents. Un repas de famille. On ne parle pas à table on regarde la télé.

C’est pour ça sans doute que je n’ai jamais eu de télévision jusque là. Pour m’entendre parler tout seul et tout mon saoul enfin.

Le soir de Noel dans le temps il y avait des variétés avec Henri Salvador en Guest Star. Un je ne sais quoi de nostalgie s’est emparé de moi. J’aurais pu trouver un film. Mais non, direct j’ai foncé dans cette putain de nostalgie. Ce n’était plus les Carpentier les producteurs de l’émission, enfin je ne sais plus, l’ambiance était différente. Quel bonheur affiché tout le monde se souriant, s’applaudissant ne se disant que de gentilles choses.

Et là j’ai mis les pommes de terre dans l’eau, je fais toujours comme ça, je les cuit dans l’eau, pas trop longtemps et ensuite je les découpe en tranches pour les faire rôtir à la poêle. Si tu n’es pas un minimum organisé dans une chambre d’hôtel, c’est vite le bazar, et avec le bazar c’est la déprime assurée.

J’ai replié soigneusement la feuille de journal avec les épluchures en la compressant bien pour qu’elle ne prenne pas trop de place dans la poubelle. J’ai ouvert la fenêtre pour mettre la poubelle sur la corniche, l’air froid a pénétré dans la pièce, une grande bouffée qui m’a ragaillardit. Puis la chaleur est rapidement revenue. Ils montent le chauffage vraiment fort ici, c’est un chauffage collectif et la concierge est une frileuse, comme la plupart des personnes âgées.

Il n’y a que trois chaines. C’est facile, sur une un film de Disney pour les mômes, sur l’autre un james bond et sur la dernière de la variété.

J’ai opté pour la variété et la nostalgie sans trop d’hésitation.

J’ai fait de la place dans la poêle pour placer mes œufs à frire que je parsème de curry, une petite pointe d’ail avec un peu de beurre pour parachever le tout. Dommage plus de persil.

Et avec mon assiette je reviens m’asseoir sur le bord du lit.

Et là je vois Chantal Goya et Jean Jacques Debout.

Bon je n’avais jamais été bien fan de ces émissions qu’elle présentait avec des peluches et des chansons à la con. Je devais être trop âgé déjà pour en saisir toute la poésie à l’époque. Mais là je ne sais pas pourquoi je suis resté carrément scotché, fasciné.

Il faut dire que dans ma chambre d’hôtel je ne suis pas très éloigné d’un pope perché au haut des Météores. Je tutoie Dieu régulièrement. Enfin plutôt l’univers, le Cosmos, parce que Dieu c’est à mon avis un symbole. Et puis je lis beaucoup de poètes, les persans notamment. La poésie soufi me ravit. Je connais dans la langue des passages entiers de Rumi, d’Omar Khayyâm.

Et là que se passe t’il ? Chantal Goya soudain resplendit sur le petit écran, j’ai affaire ni plus ni moins à une figure de la grâce incarnée.

Je me lève, pour aller faire la vaisselle. Je plonge l’assiette les couverts et la poêle dans la bassine remplie d’eau, quelques gouttes de liquide vaisselle et je laisse tremper. Ce qui me laisse un peu de temps pour tenter de comprendre ce qui m’arrive.

J’ai des larmes aux yeux en essuyant la fourchette.

Du coup j’ai ouvert là fenêtre j’avais besoin d’air vraiment à ce moment là.

En bas sur le trottoir il y avait ce clochard qui gueulait comme un putois contre le monde entier. J’ai allumé une cigarette et je l’ai observé quelques minutes. Quelqu’un chantait dans le poste durant ce temps là sur la route de Memphis mais ce n’était pas le chanteur habituel.

J’ai éteint ma cigarette sur le ciment de la corniche et j’ai passé le mégot sous le robinet pour le mettre dans le cendrier. Les clopes mal éteintes sont la cause de nombreux incendies dans ce genre d’Hôtel.

Je suis revenu m’allonger sur le lit devant la télé.

Chantal Goya est revenue, je n’écoutais pas vraiment ce qu’elle chantait, je la regardais dans son ensemble, une âme incarné dans ce personnage de chanteuse qui vient le soir de Noel chanter des conneries à la télé tout en conservant sa bonne humeur et son sourire.

Je me suis mis à chialer comme une madeleine parce que la grâce remettait une fois de plus le couvert. C’était à la limite du supportable.

A un moment donné j’ai pensé que je pouvais peut-être aller dans un bar pour m’enfiler quelques demis histoire de m’assommer.

Et puis j’ai éteint cette merde de télé, j’ai remis ma veste et je l’ai redescendue sur le trottoir là ou elle était, avec son antenne, tout le fourbis.

Le clodo m’a insulté en me traitant de bourge, en passant, je lui ai répondu sobrement ta gueule du con et je suis revenu à la chambre.

Je crois qu’ensuite j’ai dormi comme un bébé jusqu’au lendemain, le jour de Noel.

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