La familiarité

Avec ce que j’ai pu découvrir presque aussitôt que je me suis mis à respirer, avec ce malaise dans lequel j’ai appris à vivre dans ma propre famille, la familiarité fut un sujet d’observation de tous les instants.

L’ambiguïté nait d’ailleurs avec ce sentiment de familier, une ambiguïté car je l’ai toujours appréhendé avec beaucoup de suspicion tout en l’utilisant abondamment.

C’est par cet état, cette familiarité, que bon nombre d’entourloupes sortent du chapeau du magicien. Au début on croit à la magie, et puis on finit par découvrir le truc, la supercherie. A ce moment là on rêve de recréer de la distance, mais c’est souvent trop tard, le mal est fait, cette familiarité dans laquelle on s’est laisser piéger est une sorte de glue. Il est très difficile de s’en décoller sans s’arracher un membre ou deux à chaque fois.

La difficulté réside aussi dans le constat que c’est une sorte de modèle pour établir de la complicité, de l’intimité et fabriquer ainsi de la confiance. Avec toute la rapidité de réciprocité que ces mots, ces sentiments sont susceptibles de déclencher en soi et en l’autre. C’est un contrat tacite et gare à bien le respecter scrupuleusement car sinon on se retrouve projeté dans l’étrangeté.

Car ce qui ne nous est pas familier, pour les gens comme nous, les gens simples qui ne cherchons pas midi à 14 h, c’est de l’inconnu, de l’étrange, et par principe il faut s’en méfier.

Il est possible que ma vocation artistique soit née de ce constat: moi j’ai tout de suite trouvé étrange la familiarité. C’est dire à quel point il m’a été difficile de démarrer dans la vie.

Tout ce qui crée généralement du lien sans discussion, les bisous intempestifs, les claques dans le dos, ou en pleine figure ce qui était un genre de coutume locale, les « à tu » et les « à toi » tout au contraire de me rapprocher des membres de cette famille m’en écartait. Une sorte de réflexe mis en place de bonne heure.

Je pense à cette notion de familiarité parce que je viens de regarder à nouveau ce tableau . Café, cigarette, et un coup d’œil rapide au tableau posé sur le chevalet comme on placerait un suspect sur le banc des accusés ou à la question. Afin qu’il avoue et que, grâce à cet aveu on puisse enfin se faire une idée, et partant juger de façon soi disant impartiale.

« Familiarité » Acrylique, brou de noix et encore 80x80cm Patrick Blanchon

C’est le cas de presque tous les tableaux. L’épreuve de la familiarité je veux dire. Si le tableau reste fermé hermétique étrange encore quelques jours après sa réalisation, si je ne me focalise pas uniquement sur ses défauts, alors je m’autoriserai à me dire que c’est pour moi un « bon » tableau.

C’est d’ailleurs le même type de relation que j’entretiens avec toute chose. Sitôt que je me rends compte qu’elle m’est familière je collapse. Ce qui s’effondre quand je dis je, c’est un point de vue sur lequel je me suis appuyé pour définir ma relation entre cette chose cet être et moi. Et durant des années j’ai confondu ce point de vue avec qui je pouvais être tout entier.

Cela m’arrive encore de le faire évidemment. Je ne suis pas détaché à ce point du monde commun. D’ailleurs il ne vaudrait mieux pas. Même le héros Gilgamesh se lasse à un moment du nirvana et retombe les pieds sur terre pour retrouver cette bonne vieille familiarité.

La familiarité c’est cette cabane de gamin fragile, la maison du petit cochon le plus paresseux de tous, que le loup soufflera d’un rire sinistre.

C’est ce coté gauche de l’existence, ce coté imprévisible, créateur d’inconnu, d’étrangeté contre lequel nous pensons naïvement nous prémunir grâce à la familiarité.

Je l’ai souvent considérée comme négative tout en cherchant à l’utiliser parfois de façon « positive » mais ça ne change pas grand chose au final. Positif ou négatif ne sont que des pôles , un bornage électrique par lequel passe le courant continu de cette relation. Cette familiarité qui semble profonde mais qui n’est généralement que de surface avec les choses, les êtres et le monde.

Il y a en moi un guerrier hébreu qui sait user et abuser de la loi du talion. Un guerrier pitoyable qui sait utiliser l’arme de la familiarité en retour du nombre de vacheries qu’il aura du traverser à cause d’elle. Dans ce parcours mythique du héros qui s’invente tout seul sa propre légende, avoir la peau de la familiarité, ce ne pouvait pas être seulement un jeu d’enfant.

Il fallait du danger, de l’effroi et sans doute beaucoup de folie pour parvenir à la toison d’or. Celle qui comme toutes les peaux qu’on dépèce ainsi procure aussitôt ce sentiment d’invulnérabilité.

Car j’y suis allé à fond de mon coté avec les « à tu et à toi » et ce « sincèrement » puisque la sincérité est également ce préambule, ce passage obligatoire à toute bonne familiarité. A la bonne franquette la vengeance est un plat qui se mange glacé avec un nappage de confiture bouillonnante et toxique.

Il fallait des responsables évidemment, des fautifs pour faire payer. Parce que je pensais tout à fait naïvement dans ma jeunesse que tout le monde était conscient de cet entubage magistral.

Ma déception déclencha un soulagement amer lorsque finalement je compris que tout se déroulait sans la moindre attention de qui que ce soit.

La familiarité est un programme logé quelque part dans l’ADN. On ne devrait pas y penser. Et pourtant que de massacres à cause d’elle. Que de trahisons, de crimes, de larcins changeraient aussitôt de noms pour n’être plus que de simples événements de la vie si on ne les regardait pas avec l’aveuglement du familier.

Je regarde ce tableau cette fois. Je me dis que rien n’est familier qu’on ne le décide, qu’on ne le désire dans le seul but d’échapper à l’étrangeté de ce choc renouvelé à chaque instant. Je me dis que la familiarité est une tentative de créer du temps aussi pour nous convaincre de l’étrangeté que propose cette sensation d’éternité de tout instant. La familiarité aurait donc alors aussi quelque chose de profondément émouvant vue par cet angle neuf de nous rappeler inlassablement comme une berceuse que nous sommes mortels tous simplement, que nous ne pouvons nous contenter de l’immortalité.

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