Produire et juger

Je fais du tri dans mes dessins, mes peintures sur papier, parce que j’ai besoin d’y voir « clair ». Et sans doute aussi comme un collectionneur de noisettes a besoin de voir concrètement toutes les noisettes qu’il a chipées en les étalant devant lui. Il y a en même temps de la surprise, de l’étonnement qui se mélange parfois d’une façon désagréable avec un contentement benoit ou une insatisfaction chronique.

Faire le point et tenter un classement véritable peut-être malgré mon refus systématique de tout classement. Un refus que je remets en question avec la vacance proposée par cette longue période de confinement.

Le genre de refus que l’on prend bien en amont de soi, une décision instinctive que l’on ne prend pas le temps justement de remettre en question, parce que la vie continue, parce qu’on se dit je n’ai pas le temps, parce qu’il faut avancer.

Pots Atelier huile sur papier Patrick Blanchon

Le fait d’être stoppé net par les circonstances, voilà l’occasion d’étudier le point de vue. De modifier peut-être celui-ci en transformant la fatalité en opportunité. Sans trop s’y attacher non plus. Ne pas sombrer dans le sens inverse et aborder soudain le monde avec ce sourire béat si détestable des gens qui veulent imposer la joie et le bonheur de vivre à ce monde dont ils semblent être les nouveaux propriétaires.

Revenir à l’équilibre, toujours ce point, ce moment où les plateaux de la balance s’apaisent, la justesse.

J’éprouve la nécessité c’est à dire que j’en reconnais désormais l’utilité. Finalement l’utile est un bon moyen d’entretenir une relation juste avec cette production. Encore faut il que je sache ce que veut dire « utile » véritablement pour moi, pour le peintre, pour l’artiste. Je crois que ce mot je l’ai mis de coté systématiquement, il n’allait pas avec ma vision de la peinture du tout. Est ce que l’on peint quelque chose en vue d’une utilité ?

Par contre tout ce que l’on a peint, qu’en faire ? Quelle utilité ? Est ce que l’on attribue une utilité quelconque au sable, à la terre, aux cailloux sur lesquels on marche dans un chemin ? Moi oui, souvent. Il m’arrive souvent de m’arrêter en route pour me pencher sur un caillou qui a une forme bizarre, qui attire mon œil par sa texture, son poli, sa forme sa couleur. Il m’arrive même de le mettre dans ma poche en me disant il est beau je le veux pour moi. Et puis je le repose à terre souvent aussi en me disant pourquoi je ferais ça, pourquoi je dérangerais l’ordre du monde ainsi ? Ma notion de l’utile va jusque là directement associée à l’inutile et à l’éthique.

Je ne ferais pas de mal à une mouche. Je n’en vois pas l’utilité et je considère que c’est à l’encontre de mon éthique.

Le revers car il y a toujours un revers, c’est que je suis dénué d’ambition pour tout ce qui ne concerne pas l’instant présent dans lequel je peins ou ne peins pas. Peindre et ne pas peindre en même temps est bien plus utile à mon sens que de ranger ma boite email, que de classer sagement tous mes papiers administratifs, que de répondre même au téléphone si on me sonne.

Il y a toujours un revers c’est le résultat du choix. Comme il n’y a pas de bon et mauvais choix, juste des conséquences à assumer ensuite.

Une des conséquences immédiates de ce tri est la déception. C’est ce qui vient en premier comme un caillou dans la chaussure en début de promenade. On le garde un moment avant de se dire qu’il serait bon de se déchausser pour en finir. Enfin moi je suis comme ça. Je peux parfois marcher des kilomètres avec la douleur, sans jamais me dire que je peux la soulager facilement. Je dois avoir un petit coté masochiste probablement. Ou cette croyance enfantine que la douleur enseigne bien plus que le bonheur.

La déception parce que tous ces tableaux ces dessins je les aborde rapidement, je feuillette en cherchant quelque chose sur quoi je ne peux pas mettre de mot. Et quand on ne peut nommer, on se rabat vite sur un jugement. C’est rassurant, et peu importe que ça fasse un peu mal à l’amour propre.

On peint avec les émotions quoiqu’on en dise. Tout le reste est de la littérature. Mais est ce qu’une émotion est éternelle ? C’est peut-être ce que je cherche à comprendre en effectuant ce tri. Me convaincre qu’aucune émotion n’est éternelle, et que je puisse tomber sur un doute suffisamment fort pour me détacher de cette conviction.

S’extraire de l’émotion, regarder froidement ces piles de papier taché de crayon de peinture et d’encre. Comme si j’étais un parfait étranger à tout cela. C’est très difficile aussi. Parfois j’y arrive, d’autres fois non, car chacune de ces œuvres est rattachée pour moi à un contexte plus ou moins agréable à me souvenir. Je n’ai même pas à faire le moindre effort de me souvenir, aussitôt que je vois la moindre image tout est là en même temps et pose une sorte de voile trouble sur la valeur intrinsèque de chaque travail.

Le jugement ce n’est peut-être que la fabrication personnelle d’un tiers que l’on s’invente pour se dédouaner de tout ce fatras qui au bout du compte parait absurde, parfaitement inutile en l’état. Insensé.

Alors le truc c’est peut-être de tout remettre comme avant, dans une joyeuse pagaille et de ne plus s’en préoccuper. Cela va encore provoquer des cris, des grincements de dents au moment de préparer les expositions comme d’habitude dans cette urgence que je déteste autant que j’adore finalement.

C’est cette notion de danger de risque perpétuel que j’adore surtout. Mon épouse en revanche pas du tout. Elle est très forte pour organiser les choses, et je lui doit évidemment beaucoup concernant les succès des expositions.

Je n’aimerais quant à moi ne faire que peindre, m’enterrer profondément dans la peinture sans plus me poser de question, en me taisant. Parfois quand je ne peins pas, que je n’arrive pas à peindre quelque chose qui me fasse vraiment vibrer, je tourne comme un lion en cage dans l’atelier. J’ai l’impression d’être en train de danser la danse de la pluie autour de mon cercueil.

Un reflexe de survie sans doute.

C’est comme toutes les bévues que je ne cesse d’enfiler comme des perles, une part de moi à mon avis le fait exprès pour contrer cette autre part de moi-même obsédé par l’idée d’élégance et de justesse.

Des aller et retours à l’envoyeur, un match de baseball interne qui est sensé provoquer de l’échauffement, de l’énergie au final.

Il n’y a pas vraiment de jugement à porter sur tout ça comme sur les noisettes, il suffit de prendre un casse noisette et de gouter, ensuite ça a bon gout ou pas voilà bien l’essentiel.