Fais pas ci fais pas ça

Les premiers mois furent difficiles. Ayant conservé des souvenirs douloureux de l’école, y revenir en tant que professeur de dessin à la cinquantaine passée produisait en moi autant de trouble que de plaisir. Parce qu’on ne conserve que les mauvais souvenirs en général et que lorsqu’on arrive à nouveaux dans les lieux, d’autres surgissent comme l’odeur de la salle de classe, la bonne chaleur des radiateurs, et un je ne sais quoi indéfinissable en relation avec l’insouciance de ces années d’enfance probablement. Le taux de colorimétrie, de couleurs primaires, vives joue probablement son rôle aussi.

Du coup je n’avais pas envie de reproduire ce que l’on m’avait fait subir. Je ne voulais pas imposer d’autorité, pas de cadre trop sévère, juste partager avec les enfants un bon moment autour du dessin, les voir sourire et prendre du plaisir.

Ce fut une erreur évidemment. Je le compris rapidement, mais le mal était fait, j’étais un prof cool, je n’avais pas imposé de limite, pas de fais pas ci et fais pas ça. Et bien sur il ne fallut pas longtemps pour que je sois crucifié sur l’autel se la suspicion enfantine.

Ils eurent tôt fait de comprendre l’insincérité de ma démarche pédagogique. Ca ne les intéressait pas vraiment un prof cool. Ca les embêtait profondément. Car je devenais suspect, inclassable, forcément dangereux. Et, comme on le sait les enfants qui se sentent en danger n’ont pas froid aux yeux, ils peuvent devenir terribles.

En même temps ce fut une belle leçon. Cela me fit revenir des siècles en arrière et je compris bien mieux la sévérité de mes maitresses et de mes maitres. J’avais pensé jusque là que la sévérité était tout simplement leur nature, que cette nature les avait entrainés à choisir cette profession qui leur permettait de donner libre cours à toutes leurs velléités de méchanceté. Ce fut une sorte de soulagement de constater que je m’étais trompé.

Au second semestre je décidais de changer de stratégie. Les vacances d’hiver avaient effectué ce rôle de tampon, de sas, qui leur permettrait sans doute de ne pas trop s’étonner du changement de cadre.

En janvier de cette année 2010 il faisait froid et pour obtenir le calme l’équipe d’encadrement de l’école demandait aux enfants de se mettre en rang deux par deux dans la vaste cour. Le brouhaha s’amenuisait rapidement et on pouvait alors faire l’appel. Puis calmement on intimait l’ordre aux gamins de rejoindre les salles de cours. Tout se passait à peu près bien jusqu’à la porte vitrée du bâtiment dans lequel ils pénétraient. Mais une fois cette limite franchie, c’était un joyeux bordel, les gosses cavalaient dans les couloirs en se donnant de bonnes bourrades, des coups de pieds et se jetant des quolibets et des insultes. Jamais je n’aurais cru que les petites filles notamment pouvaient désormais pousser de tels jurons avant cette année là.

On devait à nouveau imposer le calme avant de pénétrer dans la classe. Mais comme j’étais un prof cool c’était déjà un premier obstacle. Je tentais donc une première fois d’imposer le calme et le silence, mais comme ce n’était pas vraiment mon truc, il le sentait on ne me prit pas vraiment au sérieux. Du coup je leur indiquais l’entrée d’un geste en haussant les épaules.

Les dames dans la cour qui s’occupent de la discipline, les ATSEM ou ASEM n’arrêtent pas de hurler pour imposer le silence et l’ordre dans les rangs. Je trouvais ça stupide, de mon point de vue de prof cool évidemment. Mais je me disais aussi que c’était une énergie dépensée en vain et qui devait les épuiser correctement.

J’essayais malgré tout afin de créer un contraste entre les deux semestres. SILENCE !

Les gamins me regardèrent et pensèrent que je plaisantais. Il fallut que je prenne la pose, sourcils froncés, en me retenant de rigoler moi-même pour que, quelques secondes plus tard le doute s’installe. Je restais debout appuyé contre une table afin de trouver une position qui me paraisse juste entre fermeté et décontraction. Puis je croisais les bras, signe de fermeture, et j’attendis.

Il fallu quelques minutes pour que le calme soit enfin pur, sans crissement de pied de chaise sur le carrelage, sans toussotement forcé, sans pouffement irrépressible, et j’allais crier victoire lorsque le bruit d’un pet secoua tout à coup toute la classe de rire.

J’attendis avec l’impassibilité d’un moine zen que l’excitation retombe.

J’attendis et il fallut un moment encore aux enfants encore pour se rendre compte que c’était eux que j’attendais.

Cependant je décidais de ne pas broncher. D’attendre encore une minute ou deux dans le silence.

Les premières interrogations surgirent alors, on fait quoi aujourd’hui monsieur ? Je ne répondis pas. Les bras croisés, debout j’étais comme un arbre planté dans le sol et je pensais à mes orteils dans mes souliers, aux semelles de mes ces souliers en contact avec la surface froide du carrelage. A la chape de ciment sous le carrelage, à la terre sous la chape de ciment. Je me concentrais juste sur ça en ignorant toutes les questions des enfants.

Puis je me mis à m’adresser au premier rang avec une voix inaudible en murmurant en chuchotant, je tentais même quelques phrases en gromelot, et je fis exprès pour que même les enfants au premier rang ne comprennent rien.

Il y eu des remarques provenant du fond de la classe. On entend rien m’sieur, vous dites quoi ?

Je restais imperturbable.

Puis je me rendis au tableau et avec la craie je dessinais les formes géométriques de base. Et j’ajoutais une question : que peux tu dessiner avec ces formes géométriques ?

Enfin, je revins à la même place, je croisais à nouveau les bras et me remis à me concentrer sur mes orteils.

Encre Dubuffet

Il y eut des fou rire, des questions, des rires, quelques rots et quelques pets, mais je restais impassible, imperturbable.

Au bout d’un moment ce furent les élèves eux mêmes qui se chargèrent de la discipline. Les filles notamment qui devaient être les bonnes élèves les plus attentives se mirent à jouer les mamans, un garçon ou deux tenta de jouer les papa il y eut des cris, des révoltes, des règlement de compte en public.

Je laissais faire tout ça sans broncher en restant silencieux.

L’heure s’écoula ainsi. Et, presque parvenu au terme de ce cours, les enfants s’étaient calmés ou bien ils étaient fatigués, j’en profitais pour leur parler d’une voix calme paisible sans émotion.

Voyez vous les enfants une vie, c’est un peu comme cette heure de dessin. Pour trouver le calme nécessaire pour dessiner il faut passer par pas mal d’états différents, l’excitation, l’énervement, la joie, la colère, la tristesse aussi, l’incompréhension, tant que l’on est occupé à se laisser envahir par toutes ces émotions vous l’avez remarqué on n’est pas capable d’écouter, ni de dessiner.

Puis je regardais par la fenêtre les premiers rangs se reformer dans la cour, les ATSEM virevoltaient un peu partout en hurlant en invectivant les enfants de « fais pas ci fais pas ça ». Je déclarais la leçon terminée et aussitôt ils s’égayèrent dans les couloirs, oh leur excitation ne durerait que quelques secondes le temps de parvenir à la cour à nouveau d’être remis dans les rangs.

Je me dis qu’il allait falloir être attentif, et laisser venir l’inspiration ainsi à chaque fois que je reviendrais désormais faire cours. Ne surtout pas préparer d’ébauche, de plan, de cadre à l’avance. Rester droit dans mes bottes de dessinateur et de peintre avant d’imiter ce que je pouvais imaginer qu’un prof de dessin fasse ou doive faire.

Tester différentes choses, montrer toute ma panoplie de Zorro et de Thierry La Fronde me semblait tout à fait opportun.

2 réflexions sur “Fais pas ci fais pas ça

  1. J’ai beaucoup aimé lire ce texte, le partage d’expérience de prof est très enrichissante.

    « Je me dis qu’il allait falloir être attentif, et laisser venir l’inspiration ainsi à chaque fois que je reviendrais désormais faire cours. Ne surtout pas préparer d’ébauche, de plan, de cadre à l’avance. »

    J’adore cette phrase 🙂

    Aimé par 1 personne

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