La goutte

C’est souvent le soir, à l’heure de la goutte, de la gniole le « dijo » le pousse café, que les langues se délient et que planent dans l’esprit des convives des souvenirs bucoliques. C’est toujours à ce moment que John nous fait le coup : Si c’était à refaire etc …

Puis il se met à chialer sur sa vie ratée soi disant, sa femme qui l’a quitté et l’ingratitude crasse des gamins.

Les premières fois nous nous étions attendris mais désormais on sait qu’il faut juste remplir à nouveau son verre, qu’il enfilera comme les autres cul sec pour parvenir enfin à se taire totalement.

Les personnes qui disent ce genre de chose, le si c’était à refaire je m’y prendrais différemment m’ont toujours cassé les pieds.

Soit ce sont des malhonnêtes, soit des cancres profonds de l’existence.

Si c’était à refaire est une sorte de jugement à l’emporte pièce sur la vie qui par le ressentiment qui s’y dissimule indique l’aridité d’une âme perdue dans le désert de sa propre ignorance, et d’un manque crasseux d’imagination.

Si c’était à refaire cela fait penser à ces examens, ces concours où on pense avoir échoué et dont on va nourrir le regret, le remords jusqu’à la Saint Glinglin. Qui va aussi servir de justification à de nombreux ratages par la suite. Il y a du ressentiment, de la hargne, et à mon avis un manque total de respect envers soi-même, la vie et le hasard de la part de ces personnes à mon sens difficiles à fréquenter.

En triant mes vieux dessins je pense à ma vie d’autrefois, à ce constat de pauvreté qui ne cessait de m’obséder. Pauvreté d’argent bien sur mais ce n’était pas le plus important. La pauvreté de connaissance, d’expérience, la pauvreté comme état dans lequel on s’installe comme dans un lieu confortable parce que ça rassure, voilà à quoi je me suis mis à penser soudain.

Dessin au fusain buste Patrick Blanchon 2003

Et puis évidemment à tout ce que l’on espère, comme une sorte de du, bien installé ainsi dans ce lieu rassurant.

Quand on se sent pauvre on espère devenir riche, c’est une sorte d’axiome.

Et si ça ne se passe pas comme ça et bien on avale son verre de goutte cul sec et on proclame que si c’était à refaire

Quelle connerie.

Comment dire à cette personne qu’il n’y a pas de pièce à y remettre, que tout était parfait au moment où l’on pensait commettre la plus belle des erreurs, tout est parfait en l’état, même si des années après tu crois encore que tu as fait une erreur.

A moins que cette douleur que tu éprouves à chaque fois en y repensant ne te serve justement de lieu confortable à nouveau pour te plaindre sur ton sort à tire larigot.

Je crois que cette période de confinement permet de revenir sur certaines périodes de notre vie, de les revisiter avec un regard neuf, tout comme ce regard neuf que je porte sur mes anciens dessins, mes anciennes peintures. A l’époque je me disais bof, ce sont des ébauches, des brouillons, des études, ça ne valait pas un pet de lapin. Parce que j’étais jeune et me sentais indigent en tout.

Je suis toujours indigent à 60 ans, c’est à dire que je suis conscient de mon ignorance crasse en de multiples domaines. Mais je ne me dis pas si c était à refaire, j’ai compris qu’il n’y a rien, absolument rien à retoucher à toutes ces ébauches et brouillons, à toutes ces études qui d’ailleurs n’en sont pas.

Ce qui à mon sens est bien plus intéressant c’est de considérer que tout est parfait en l’état et que nous avons seulement ce chemin à faire de nous en rendre compte.

Cela peut paraitre présomptueux à première vue. On pourrait dire quel orgueil, quel impudence ! Par rapport à quoi finalement ?

Par rapport à ce que l’on considère être aujourd’hui une œuvre d’art ? Par rapport à ce que l’on considère aujourd’hui être une vie « réussie » ?

Le problème c’est que lorsque tout le monde se met d’accord pour considérer la beauté en art cela devient de la laideur. Il en est de même pour toute considération collective de la réussite. Ce ne sont pas des notions collectives, ce sont des expériences personnelles et il faut parfois des efforts individuels d’explorateur, d’anonymes pour les présenter et les représenter au collectif pour qu’enfin il s’y habitue. C’est ainsi que naissent les nouveaux paradigmes.

Il n’y a pas à dire si c’était à refaire, il faut d’abord revenir vraiment à ce qui a été fait et sans doute l’étudier de différents points de vue, ce qui permet au minimum de changer le notre, sclérosé dans l’arbitraire.

Ce qui n’empêche absolument pas de déboucher une bonne bouteille d’aguardiente par exemple et de trinquer tranquillement entre amis, le jour où c’est possible.

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