Ce que je peux dire de Gérard désormais

Parmi tous les vendeurs de la boite, une concession automobile à l’air flambant neuf, qui avait poussé en quelques mois en bordure de la RN19 au haut de la colline, juste en face du magasin de pompes funèbres, Gérard était celui qui attira immédiatement mon attention. Il y avait quelque chose qui détonnait chez lui et je ne parvenais que vaguement à poser le doigt dessus.

On ne peut pas dire qu’il possédait le physique de l’emploi. La plupart des vendeurs étaient jeunes, entre 30 et 40 ans je dirais et, si l’on devait établir un classement à l’aide de particularités physiques, la principale aurait été leur aspect athlétique. Sinon les costumes qu’ils arboraient sortaient tous de ce nouveau type de magasins où le rapport qualité prix est suffisant pour donner une apparence d’élégance. Je précise qu’il ne s’agissait que d’apparence parce que j’étais encore un jeune homme à l’époque lorsque je fis mes premières armes comme vendeur secteur de véhicules neufs et que je ne me souviens plus avoir manifesté beaucoup de curiosité à cette époque envers l’élégance. Leurs vêtements étaient clean, leurs cols de chemise nickel, ils avaient l’air impressionnant et ce n’est qu’aujourd’hui que je peux me rendre compte de la confusion ou de l’ignorance dans laquelle je résidais à cette période de ma vie en matière d’élégance. Ils étaient somme toute plus impressionnants qu’élégants. Et ce qui m’impressionnait surtout c’est que leurs costumes symbolisaient la réussite que je briguais plus ou moins en tant que vendeurs professionnels, alors que j’avais acheté le mien quelques jours plus tôt à l’arrache au supermarché derrière la gare.

Gérard n’avait absolument rien du tout d’athlétique et ses costumes étaient d’une banalité à faire pleurer. Plus âgé que la plupart d’entre nous, il arrivait le lundi matin sans faire de bruit, assistait à la réunion hebdomadaire en silence, puis disparaissait jusqu’au lundi suivant. Il serait passé totalement inaperçu si ses résultats n’étaient pas en tête de ce foutu tableau d’honneur que le directeur commercial, un quinquagénaire à tête de furet et costumé chez Cardin, s’amusait à cocher, à raturer les objectifs puis soudain les effacer pour les écrire en plus gros et en rouge, et enfin à gribouiller des flèches ascendantes et descendantes en regard de chacun de nos noms inscrits en tête de ligne.

Visiblement Gérard ne manifestait pas le moindre signe de fierté, ni même de satisfaction d’être ainsi félicité visuellement chaque semaine. Il restait impassible et si le directeur décollait légèrement de son tableau, faisait soudain volte face dans une sorte de mouvement théâtrale qui m’apparaissait comique, et le montrait du doigt en disant « cet homme là », alors Gérard enfonçait seulement la tête entre ses deux épaules qu’il avait larges. Je me suis demandé s’il n’y avait pas des épaulettes rigides incrustées dans le tissu de ses vestes et qui permettait de créer ou d’augmenter cette impression de solidité, de sécurité, qui est la première arme à acquérir pour tout bon vendeur qui se respecte. Mais il suffisait alors de regarder ses mains pout tomber sur un paradoxe.

Gérard avait des mains de maquignon, avec de gros doigts, poilus sur les phalanges, et, à chaque réunion, on aurait dit qu’il ne savait pas quoi en faire sinon les frotter l’une contre l’autre en se tordant nerveusement les doigts. A l’annulaire une alliance dorée parfaitement banale- mais je rappelle ici que je confondais souvent sobre et banal en ce temps là- renforçait encore cette impression rustique créant deux petits bourrelets qui, pour ce que j’étais en mesure de comprendre, évoquait un mariage qui devait dater de Mathusalem au moins.

Je m’interroge en y repensant désormais plus de 40 ans après, si mon expérience de la vente si fugace a t’ elle été , n’aurait pas été totalement différente si j’avais eu l’opportunité d’avoir Gérard comme mentor. Au lieu de ça ce fut le directeur commercial à tête de fouine qui m’initia et lorsque j’y repense la nausée me revient presque aussitôt.

Marin, c’était son nom s’imaginait probablement dans une sorte de monde parallèle constituée de réminiscences des temps barbares, ou héroïques. Il ne dissimulait pas en tous cas une langue belliqueuse constituée de termes meurtriers. En gros pour lui le client était quelqu’un que l’on devait faire plier, après un plus ou moins long siège, et si possible en troussant sa salope d’épouse, on revenait à l’antique tradition des viols et des pillages, à la récompense du vainqueur cédée par le vaincu. Même si je n’étais pas un enfant de chœur tout à fait, sa philosophie de la vente me dégouta instantanément. Il faut dire que mon père était voyageur de commerce et que je ne parvenais pas à croire qu’il puisse appartenir à ce genre de cohorte dans l’armée des pauvres types de la Terre. L’autorité de la figure paternelle que l’on superpose si facilement sur la figure du chef, du patron, me donnait une belle envie systématique de dégueuler.

Je vendais des véhicules neufs pour une grande marque française. En porte à porte. Et de plus dans les cités mal famées de ce coin reculé de la banlieue Sud Est. Par tous les temps qu’il vente qu’il pleuve qu’il neige j’arpentais ces quartiers, ces barres d’immeubles se ressemblant toutes en me recevant toute la journée des portes dans la figure. Le meilleur entrainement de tous pour le jeune spartiate, me confiait le dirlo à tête de nœud.

Lui n’était pas du tout impressionné par les portes qui se referment, il avait de bonnes godasses qu’il plaçait toujours opportunément pour lancer un petit truc séducteur, on ne sait jamais, me disait il ensuite, tu ne peux pas savoir ce que sont prêtes à faire toutes ces salopes dans une seule journée. C’était affreux vraiment de supporter autant de conneries ainsi mais je me taisais, je faisais le gars qui écoute et apprend, et évidemment je me demandais bien ce que mon père pouvait bien foutre chez ses clients pendant tout ce temps qu’on ne le voyait pas à la maison.

Oui je repense à Gérard ce matin, je ne sais pas pourquoi ça m’est venu, de plus il ne devait pas s’appeler Gérard mais ce n’est pas bien grave. Avec lui j’imagine que les choses auraient été totalement différentes. J’aurais vraiment appris la vente par la voie royale, par le travail, l’endurance, la mesure des échecs, la sobriété et l’efficacité des moyens.

Et peut-être aussi que je serais passé comme lui, par tout ça, par ces réunions animées par une tête de con, en me tordant les doigts moi aussi et en frottant mon alliance de temps en temps, pour ne pas oublier pourquoi je devais faire ce que je faisais, en la fermant et en quittant la meute par mon application, mon obstination vers l’excellence comme on veut gagner à la belote, comme une raison à passer le temps.

C’est ce que je peux dire de Gérard aujourd’hui, des années lumières après, et il me semble que même si nous ne nous sommes jamais parlés, même nous n’avons même jamais pris le temps de boire un simple café à la boite tous les deux, son souvenir m’offre comme une possibilité de justesse, d’honnêteté en regard d’un doute qui subsiste vis à vis d’une autre image paternelle détestable celle ci, et que je n’ai jamais voulu encaisser durant des années.

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