Recrudescence des crèches

Comme les théâtres et les cinéma, les réveillons en ont pris un sacré coup dans l’aile. Peut-être parce qu’ils sont du même genre plus ou moins consciemment dans l’esprit tellement pragmatique de ceux qui nous gouvernent. Une sorte d’art absolument dégoutant. Une pratique barbare dont le risque est toujours aigu de détraquer le meilleur confort utilisateur, et qui, sous le prétexte de resserrer les liens familiaux tout en s’en mettant plein la lampe finit généralement par frôler le pugilat verbal en matière d’opinion sur tout et notamment en politique.

Fort heureusement c’est à peu près toujours à cet instant où le risque sera maximum que les femmes de la maison montreront le bon vieux sapin aux hommes à l’aide de leur index mais plus généralement du pouce et demanderont de faire une pause pour qu’ils se déchaussent s’ils ne l’ont pas déjà fait. Car c’est le bon moment d’aligner tous les souliers pour identifier dieu sait comment les destinataires des cadeaux. Et oui dans la famille de la femme qui partage ma vie on se fait des cadeaux le soir même, on ne traine pas.

Etant sans famille depuis des années j’avais oublié cette pratique que je ne connaissais d’ailleurs que fort partiellement puisqu’elle remontait vaguement à l’enfance. A cette époque non seulement on ne déballait pas les cadeaux la veille de Noël, mais en plus ils n’avaient pas du tout la même apparence dans la lumière du lendemain matin, que ceux d’aujourd’hui. Que ce soit le soir ou le lendemain j’ai toujours noté qu’une orange même très belle ne changeait pas beaucoup. Pour moi l’équation à une inconnue qui représente Noël c’est un simple taux de sucre ou d’acidité selon les années.

Je me faisais prendre à l’histoire tous les ans. Il faut dire que tout était conçu pour que l’on s’y prenne les pieds dedans en beauté. Tout le monde en parlait, que ce soit dans les magazines mensuels ou hebdomadaires que j’avais un plaisir dingue à feuilleter chez le dentiste, chez l’astrologue, ou au rez de chaussée de la maison quand mon arrière grand père, paix à son âme, était encore de ce monde.

J’ai toujours feuilleté ces magazines de ventes par correspondance également où, entre des dames en petites tenues un ou deux placards publicitaires vantaient la folie furieuse du chocolat Lanvin, des Mon Chéri, du saumon fumé ou des Truffes. Autant d’apparitions auxquelles même dans mes meilleurs rêves je n’avais pas accès. Du reste je me demande encore aujourd’hui dans tout ça ce qui me faisait saliver le plus. Comme si les jeunes enfants étaient des anges dépourvus de sexe et qu’ils n’avaient pas d’accès à la libido comme les grandes personnes …

C’est en rencontrant ma seconde femme ( je voulais dire épouse mais au moment de la rencontrer je ne l’avais évidemment pas encore épousée) ma seconde compagne est politiquement plus correct peut-être, ma seconde amie soulignerait bien trop les vicissitudes rencontrées entre amitié, passion, et amour dans ma vie. Ma seconde femme, après tout ce n’est peut-être pas tant seconde femme que « ma » l’intrus. Allons donc pour « c’est en rencontrant une seconde femme qui devint pas la suite une épouse parmi toutes les épouses qui peuplèrent ma vie » que je redécouvrais la pratique de la dinde farcie, non, je m’emballe là , car j’ai beau me creuser la mémoire, c’était bien plus du gigot d’agneau en général ces soirs là. Enfin excusez les digressions je fais comme les chinois du temps jadis, j’aime emprunter des chemins tortueux, je déteste la ligne droite.

Tout ça pour dire que dans la famille de la femme qui m’accompagne comme je l’accompagne au quotidien, on ne lésine pas avec la tradition de Noël, à un détail près: je n’ai que rarement vue voir jamais la présence d’une crèche.

Si je n’avais autrefois pour cadeau qu’une simple orange, et qui d’ailleurs le matin de noël était absolument tout sauf simple à avaler, chez nous l’importance de la crèche surtout pour ma mère était capitale Elle la bichonnait en déballant avec délicatesse d’une boite en carton tous les santons et le décor que nous installions ensemble sur le haut d’une commode.

Sans doute avait-elle conservé un je ne sais quoi à mi chemin entre le païen et le chrétien de ses origines vikings car tous les personnages semblaient avoir pour elle un double sens qui lui rappelait une abdication lointaine, la nostalgie d’une époque inconnue avant l’apparition de tous les syncrétismes.

Pour ma mère il était inconcevable de se laisser prendre à la folie mercantile qui sévissait à cette époque de l’année. Noël était un moment sacré dont la crèche et les santons comme le sapin étaient les symboles à la fois incontournables et suffisants. Sombrer dans l’excès que ce fusse par l’absorption de denrées, et même de boissons, alors qu’elle était au demeurant une alcoolique discrète, participait clairement pour elle à applaudir l’arrivée du Ragnarök, la fin du monde. Et je vous parle de cela bien avant les années 70. J’imagine que derrière tout cela elle devait espérer appartenir aux survivants à tous les Lif et Lífþrasir qui rencontreraient les dieux au retour de l’âge d’or.

Mon père de souche gauloise quant à lui ne croyait en rien et ce manque il le compensait par l’absorption gargantuesque autant qu’il lui était possible de le faire, pas seulement à Noel mais chaque jour que le bon dieu pouvait faire. Autant dire que tout petit je fus instruit presque immédiatement de tout ce qui pouvait de près ou de loin toucher au politique.

Quand ne pouvant se retenir spécialement ce soir là de ramener un gros chapon bien gras, il poussait la porte de la maison triomphalement pour qu’il n’y ait pas de discussion. Mais le fait accompli n’a jamais rien résolu du tout dans ce genre de conflit profond. Il s’en suivait des repas presque muets à part le bruit de mâchouillage et de succion des os. C’était des réveillons qui se déroulaient dans une tension palpable. Il y avait de l’Almodovar mélangé avec du Zidi et je crois que ça c’était vraiment du spectacle offert à nos yeux ébahis de gamins, pour mon frère et moi.

Presque systématiquement ma mère explosait tout de même la première au moment de sortir la buche du frigo. Il en manquait toujours un petit bout et elle surgissait en portant à deux bras la victime sur le seuil de la salle à manger, là elle faisait une pause et s’indignait copieusement de notre manque général de respect pour les choses sacrées.

Qui a mangé la bûche ?

Silence lourd que nous aimions visiblement faire durer pour accentuer le climax. Celui ci enfin surgissait généralement par l’envoi intempestif du plateau d’alu muni de sa buche amputée sur la nappe blanche, ma mère tournait les talons et allait se coucher.

Vous n’êtes que des sauvages dans cette famille.

Mon père ne se gênait pas pour découper la buche et nous servir copieusement, on réservait un tout petit bout pour ma mère afin en même temps de la punir et la récompenser d’on ne savait quoi, et après avoir soufflé les bougies, éteint la guirlande électrique, nous allions nous coucher nous aussi.

Depuis l’étage nous faisions attention de ne pas louper la fin du spectacle mon frère et moi, en collant nos oreilles au plancher afin d’entendre les dernières réprimandes, les dernières larmes et les premières grognements qui nous intriguaient alors énormément.

Ils se dévorent pour faire la paix avais je dit à mon frère de 3 ans mon cadet sur un ton doctoral.

Et puis la vie passe elle est faite pour ça, on oublie, on se souvient, on oublie encore et on se souvient à nouveau de toutes ces scénettes surtout lorsqu’on les vit différemment par la suite avec d’autres. Parce que tout bêtement tous les réveillons se valent un peu au bout du compte. Ce qu’on nomme la famille ce n’est au bout du compte qu’une réunion d’inconnus que l’on accepte de côtoyer un moment sous le prétexte du familier.

En feuilletant les articles d’un site d’actualité, je suis tombé sur une photographie étrange. C’est celle de la crèche du Vatican cette année. Et puis maintenant que j’y repense j’ai du être plus attentif sur un certain nombre d’autres événements où il était question de santons et de crèches, que ce soit sur les réseaux sociaux, à la télévision, et je ne sais où encore.

Je trouve cette crèche du Vatican étrange et je ne peux m’empêcher d’y voir des totems païens remontant du fond des âges ..que ce soit du coté des anciens vikings comme des anciens sumériens peu importe en fait… Ce que j’imagine dans cette volonté du Vatican c’est une grosse fatigue qui entraine peut-être le Pape et tous ses acolytes à tenter d’éveiller les esprits sur le retour du syncrétisme en association avec cette fin du monde du à l’immense crise sanitaire et économique.

Ce syncrétisme à étage si je puis dire qui part du soi disant païen comme une fusée à Cap Canaveral puis se déleste, s’allège peu à peu, par la religion chrétienne pour enfin s’achever sur un retour à ces formes simples géométriques mais universelles. Je me demande si l’Eglise ne va pas lâcher le morceau le jour de Noel, abdiquer au final pour nous expliquer que cette crèche n’a rien à voir avec le petit Jésus tel qu’on nous l’a fait gober depuis deux millénaires.

A partir de cette intuition on peut s’attendre à tout, au pire comme au merveilleux. J’opterais facilement comme à mon habitude pour le pire, un truc du genre l’arrivée proche des Annunakis qui vont venir nous récolter comme de la laine ou du coton, nous pauvre engeance. Des massacres sidéraux, un chamboulement tel qu’on comprendra intimement ce que ressentent les poulets élevés en batterie.

Mais j’ai aussi envie de croire au merveilleux comme tous les ans, à quelque chose de moins dicible, de moins hollywoodien, et sans doute de très intime aussi. Quelque chose qui serait en rapport avec le choix que l’on peut toujours faire à n’importe quel moment de notre vie de la voir en noir, en rouge, ou en bleu.

3 réflexions sur “Recrudescence des crèches

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.