Conte de Noël

Cette histoire remonte à loin, juste avant l’arrivée de la télévision dans les foyers. A une époque où, dans le village on se réunissait encore chez Pierre Paul ou Jacques pour passer de bonnes soirées ensemble à papoter d’un tas de choses sans beaucoup d’importance.

Ce soir là cela se passait chez Jacques, un journaliste de La Montagne, le quotidien du coin, qui rédigeait des chroniques assassines dont mon aïeul se délectait. Ma mère qui avait besoin de souffler nous avait laisser mon frère et moi accompagner l’arrière grand père qui comme tous les mercredi soirs avec quelques compères se retrouvaient chez le folliculaire.

Il habitait une vieille baraque pas bien loin de la notre, juste avant le virage qui mène au Cluzeau. Avec les gamins du quartier il nous arrivait d’aller chiper ses cerises et ses fraises, et même certains jours de forcer la porte de sa cave pour gouter les fruits qu’il remisait dans de gros bocaux d’eau de vie.. Je me souviens encore tout à fait nettement de cette cave comme du magnifique jardin très bien entretenu, et ce de père en fils d’après ce que racontaient les légendes locales.

Jacques était un homme entre deux âges, mais pour nous les gamins c’était un vieux comme tous les vieux, ça ne faisait guère de différence, et comme tous les vieux il nous faisait un peu peur pour dire toute la vérité.

Jamais on ne le voyait rire ou sourire, c’était un type du genre « pisse-froid » comme disait mon père. Lorsqu’il s’en allait au village pour acheter son pain ou bien lorsqu’il surgissait d’on ne savait où, sa longue et maigre silhouette toujours enveloppée d’une sorte d’imperméable improbable il ressemblait à un de ces oiseaux de mauvaise augure, corbeau ou corneille, et comme eux il avait cette manie de surgir au moment où nous nous y attendions le moins.

Ce qui sans doute était une qualité qui lui avait beaucoup servi pour enquêter sur tous les faits divers dont il faisait  » ses choux gras » comme disait ma mère.

Il avait même un très mauvais caractère, un de ces caractères de cochon comme en possèdent certains vieux garçons . Il devait être veuf ou célibataire, en tous cas on ne l’avait jamais vu avec une femme, le doute subsistait néanmoins à cause de la vieille Victorine, la doyenne du coin qui se rappelait vaguement, un été, avoir aperçu une silhouette féminine ouvrir les fenêtres de l’étage de la maison de Jacque et secouer un édredon qu’elle laissa deux bonnes heures pas moins sur la rembarde du balcon.

Lorsque nous arrivâmes le feu crépitait dans la cheminée de la grande pièce qui servait à la fois de salon, de bureau et de bibliothèque. Des étagères chargés de livres de toutes sortes, entouraient la pièce- sauf à l’endroit des fenêtres. Il y avait des piles de papiers, posées à même le plancher qui formaient des ilots ça et là . Et aussi des dossiers, des piles de chemises sur un bureau Napoléon recouvert d’un sous main vert épinard. Et puis aussi une quantité impressionnante de paires de lunettes entassées pèle -mêle dans une grande corbeille en jonc tressés tout près d’une collection de pipes. Ces dernières semblaient avoir énormément bourlingué vu la quantité conséquente d’ accidents qu’on était en mesure d’y apercevoir, tant sur les lentilles mordillées au terme des tuyaux, que sur les foyers accidentés à force d’être frappés pour vider les chambres.

Cette collection de pipes pour moi désignait le bonhomme, il se rapprochait de mon père qui avait alors la même manie. L’état d’une pipe m’en disait fort long sur le caractère d’un homme déjà à cette époque.

Dans la maison on pouvait compter quelques chats et un chien qui ne se dérangeaient pas le moins du monde. Lorsque nous arrivâmes mon arrière grand père et moi une forte odeur d’ammoniaque caractéristique de l’urine des félins flottait dans l’air. Mais nous nous y habituâmes assez rapidement puisqu’elle se mêlait aux exhalaisons de bois brûlé et à une vague fragrance de chicorée.

Des années plus tard lorsque je lirai le journal de Paul Léautaud je repenserai à ce journaliste vivant comme un ermite à deux pas de chez nous.

Paul Léautaud Peinture de Simon Auguste

Hormis cela, Jacques était un homme aimable avec nous. Aimable avec cette distance respectueuse et respectable. Il n’était pas du tout du genre comme certains adultes à donner de grandes claques dans le dos ou sur les cuisses pour tenter de nous amadouer. J’aimais bien sa façon de nous parler comme à des adultes. Il nous accueillait exactement ainsi sans discrimination. Asseyez vous donc où vous pouvez les enfants. Et les animaux qui l’entouraient semblaient tout aussi importants sinon plus et il les traitait avec la plus aimable des attentions. De plus Jacques avait toujours de l’eau qui pique au frigidaire spécialement réservée pour nous.

A l’époque j’adorais cette boisson, mon aïeul également, ça devait être d’ailleurs une sorte de mode dans le quartier car Victorine, si je me souviens bien, la louait également.

Des petits sachets que l’on achetait à la Coop. Avec un seul on pouvait se fabriquer un bon litre. Nous aimions rajouter parfois quelques gouttes de sirop de grenadine, mais seulement les jours de fêtes, ou bien à la période de Noël. Ce soir là je m’en souviens très bien, nous découvrîmes pour la toute première fois le sirop de menthe mon frère et moi.

La soirée débuta sur une conversation politique, quelques mois plus tôt les fameux « événements de 1968 » avaient éclatés à la capitale et s’étaient plus ou moins clos avec les accords de Grenelle. Les deux hommes s’étaient chamaillés au sujet de l’augmentation pharamineuse du SMIG pour Jacques, et qui semblait tout à fait convenable pour Charles Brunet mon aïeul qui en bon instituteur en retraite ne cachait pas ses sentiments socialistes. On avait évoqué la dissolution de l’assemblée Nationale par De Gaulle sur les conseils de Pompidou afin d’organiser de nouvelles élections législative et le retour à l’ordre par les derniers nettoyages effectués par les CRS. Puis on passa à l’assassinat du Pasteur Martin Luther King. Mon frère s’était endormi contre l’un des chats avec lequel il avait sympathisé, Jacques se leva pour remettre une nouvelle buche.

C’est toujours la même chose, l’être humain est décidemment une triste engeance, vous allez voir ce que vont faire ces cons de démocrates américains, à chaque fois c’est la même chose ils ne sont bons qu’à vouloir jouer les superman, le Vietnam c’est encore une de leurs clowneries. Mon arrière grand père hocha le tête en silence, pour lui je crois que toutes les guerres se valaient. Il en avait connu déjà deux et cela lui suffisait amplement pour en comprendre toute l’ineptie.

Ce Nixon je ne le trouve pas très franc du collier se contenta t’il d’ajouter.

J’écoutais d’une oreille distraite et je commençais à m’ennuyer un peu quand Jacques du s’en rendre compte. Il se leva et me fit un petit geste de la main comme s’il m’invitait à patienter. Il disparu dans la maison, on entendit son pas dans l’escalier menant vers l’étage, puis le plafond craqua par endroit indiquant vaguement qu’il se déplacait d’une pièce l’autre à la recherche de quelque chose.

Quelques minutes plus tard il revint vers nous avec un sac en papier volumineux. J’allais oublier, j’ai retrouvé cela en faisant un peu de rangement, tenez ce sera votre Noel à tous les deux. et il me confia le paquet.

C’était toute la collection des pieds nickelés une série d’illustrés ante diluviens que Jacques avait du récupérer je ne sais où car il n’avait visiblement pas d’enfant. Les ouvrages devaient dater de plus de 20 ans, et je fus frappé par la différence de coloration des images tellement différente que celle que je découvrais dans les albums de Pilote ou de Tintin que nous recevions quand mon père avait fait de bonnes affaires et qu’il se pointait de bon poil à la maison.

Noël chez nous n’était pas une fête extraordinaire. Mon père était un athée obstiné qui fuyait la bondieuserie comme la misère, quand à ma mère d’obédience orthodoxe mais non pratiquante, le 25 décembre n’avait pas non plus une importance particulière. On faisait juste un repas un peu plus recherché que d’ordinaire, et le lendemain comme cadeau on déposait une orange dans nos chaussures. S’il n’y avait pas eu les copains qui racontaient leur Noel extraordinaire tout en énumérant les présents qu’ils avaient reçus, nous n’aurions guère été malheureux dans le fond, mon frère et moi.

Aussi ce paquet d’illustrés, si antiques furent ils, équilibra un peu les choses. Ce fut une de mes toutes premières rencontres avec la Providence. Cet homme à l’air tellement triste et austère dont nous avions peur, et qui eut ce pouvoir soudain de redorer l’image de Noel, et de nous rendre à la normalité si je puis dire.. J’ai du avoir les larmes aux yeux car j’étais vraiment touché qu’il se soit soucié de nous, et qu’en plus il nous offre quelque chose qui, pour lui, semblait représenter un véritable trésor.

J’ai conservé cette collection des Pieds Nickelés durant une bonne partie de ma vie, la trimballant avec moi dans d’innombrables déménagements. Et puis un jour où j’étais vieux, un jour ou j’étais probablement aussi triste et austère que ce monsieur Jacques j’ai du m’en délester dans les bras d’un autre gamin en mal de cadeau. C’était un juste retour des choses, on ne plaisante pas avec la Providence, ni d’ailleurs avec Noël et les fêtes en général.

5 réflexions sur “Conte de Noël

  1. Très joli conte ! Merci pour cette belle remontée dans un passé qui semble déjà si lointain. Mais sans doute est-ce la douceur, la simplicité de la vie, l’authenticité de ces Pierre Paul Jacques qui me semblent si lointains…
    Danielle

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