L’abject

Quand je regarde sa bouche à l’instant où elle prononce ce mot, je ressens un trouble. Comment pouvez vous être aussi abjects ?

Elle s’adresse à tout le monde, personne en particulier, les lèvres remuent et j’aperçois la ligne centrale qui se déforme, les commissures qui remontent vers le haut, c’est quasiment le même mouvement qu’un sourire. D’autant qu’elle le dit dans une expiration, quelque chose qui oscille entre confidence et questionnement.

Tous ces infimes détails j’ai décidé de les conserver en moi à cause du violent désir qu’ils ont provoqué la toute première fois et qui à chaque fois qu’elle utilise ce mot semble se renouveler, me procurer une vigueur depuis l’absurde dans lequel j’ai l’habitude de me réfugier.

Visage acrylique et fusain format 30x30 Patrick Blanchon 2020
Visage acrylique et fusain format 30×30 Patrick Blanchon 2020

Les mathématiques me conduisent au constat de ma propre absurdité irrémédiablement. Et donc lorsque la prof, une petite brune aux yeux noirs constate notre abjection à voix haute, je le prends comme un message personnel. Comme une invitation au sabbat.

C’est vrai que nous n’ y allons pas de main morte. Elle est là sur l’estrade à écrire sur le tableau noir ces signes cabalistiques à la craie blanche et nous en profitons pour nous chamailler, pour faire les pitres dans son dos. Nous n’avons du respect que lorsqu’elle se retourne pour nous toiser. C’est une femme au bord de l’ordinaire mais qui détient néanmoins un secret, des formules magiques que nous tentons d’apprendre bon an mal an ou de comprendre. Personnellement j’ai lâché l’affaire depuis un moment. J’ai décidé que cette matière m’échappe, elle déborde ma compréhension des choses car elle est surtout dépourvue d’émotion.

Nous serions abjects parce que trop dépendants de cette émotion c’est une sorte d’évidence. Une évidence mathématique forcément.

Pourtant lorsque j’entends le mot, quand j’observe sa bouche, quand je perçois ce je ne sais quoi de sadique dans le sourire qui clôt cette parole, j’éprouve une émotion violente que je ne sais pas nommer autrement que du désir.

Une envie de répondre à cette invitation, d’être totalement abject surtout.

A ces moments là je pourrais me lever , baisser ma braguette pour extirper ma verge et me branler je suis près à parier qu’elle exulterait. Peut-être que si je ne le fait pas c’est tout simplement pour profiter de ce trouble, pour en jouir solitairement le plus longtemps possible. En égoïste abject que je suis.

Et puis évidemment, j’aurais l’air fin mais ce n’est pas une préoccupation majeure.

Peut-être que cette possibilité de faire exploser le cadre que je tiens en respect par peur ou convention, participe pour beaucoup à l’irruption du désir au moment où elle prononce le mot.

Si je remonte plus haut, je vois nettement le frémissement des narines. Il y a de la truffe, du groin, des naseaux, de la bête qui m’amène à me penser mufle et donc ne pas répliquer du tac au tac à sa bestialité.

Et si je continue encore que je tombe dans ses yeux noirs, la mince lueur d’ironie que je détecte n’arrange rien.

Vous être abjects, et s’il te plait, je te prie, je t’implore, chiche que tu me le prouves vraiment dans ce cas !

Elle n’est pas appréciée cette prof, soit on la méprise, soit on l’ignore, à part les deux ou trois bon élèves du premier rang, elle ne doit être qu’une vague silhouette pour le reste de la classe.

Utiliser l’abjection pour se rendre tout à coup visible, quelle audace … il y a quelque chose d’émouvant dans cette tentative de fuir la résignation, la désespérance, l’ennui peut-être… tout le monde la voit comme une vieille fille aigrie. Pas moi, oh la la c’est même tout le contraire que je repère depuis mon abjection reconnue.

Ce qui m’amène toujours à remettre en question la nature de la bêtise, comme celle de l’intelligence. Peut-être que l’abject est une sorte de sas, un passage entre les deux prisons de la pensée que sont bêtise et intelligence. Sombrer dans l’abject alors serait une tentative d’échapper au classement, tout en montrant par la stupidité à quoi on arrive en tentant de l’écarter à tout prix.

Etre bête, Etre abject ça doit être parfaitement synonyme pour cette femme. Et c’est aussi sa désespérance qu’elle exhibe ainsi par ce mot qu’elle nous lance en expirant et en souriant. D’une certaine manière elle se masturbe ouvertement, en se croyant bien planquée, à l’abri, en balançant à l’encan l’idée de l’abjection.

Faites donc de moi une bête comme vous êtes finalement afin que je soies moins seule.

Après tout, les prof de maths ne sont peut être pas tous aussi hermétiques qu’ils veulent l’afficher. Il y a toujours si on observe attentivement leurs gestes, une porosité rassurante.

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