Résister à l’urgence

Lorsque je ne peins pas, j’éprouve au bout de quelques jours un malaise et alors, j’ai souvent besoin de recourir à l’urgence. La culpabilité crée une urgence, c’est à dire que je vais effectuer des actions, peu importe lesquelles, et qui, par leur accumulation, me procure l’impression de me sentir moins coupable.

Cette culpabilité provient du fait que je ne sais jamais la limite convenable entre ne rien faire pour recharger mes batteries, me reposer et plonger dans l’angoisse de l’à quoi bon. Entre le confort d’un repos accepté et l’agitation crée par la prise de conscience que peindre comme écrire me place à la marge. Ici se mêle à la fois le sentiment d’imposture, l’obligation d’orgueil, comme la tentative de rester humble, et tous les doutes nécessaires pour ne pas être englouti dans la certitude, la peur de me tromper.

Cette marge est à la fois le lieu de tout ce que je peux trouver à la fois pour peindre et pour vivre mon « personnage de peintre » Il y a là autant de merveilles que d’effroi. Cette marge j’imagine que c’est l’espace de l’intime et lorsque j’éprouve le bonheur de peindre ou l’angoisse d’être désœuvré, c’est tout ce que je place en amont de cette marge qui vacille. C’est à dire tout ce qui me constitue dans la vie de tous les jours, ma perception du monde ordinaire , mes avis personnels sur le monde et moi-même, mes peurs et mes certitudes, ma dualité perpétuelle entre doute et certitude. Il me faut dans le même temps résister comme si j’étais juste un observateur de tout ce qui m’arrive, un observateur qui résiste par l’impartialité que l’intime lui confère à la fois dans l’inaction comme dans l’agitation.

C’est parce que c’est plus difficile soudain de résister dans l’inaction que j’invente cette sensation d’urgence, impérieuse. Comme une autorité factice sur moi-même qui ne cesse plus de me sommer jusqu’à ce que j’accepte enfin de prendre le pinceau.

Cette autorité parfois je lui cède de bon ou de mauvais gré et tout va dépendre justement de la qualité de cette volonté de céder.

Si cette volonté provient d’une sorte de rage, de désespoir, de ce sentiment de culpabilité ou d’imposture, alors les actions qui s’enchainent sont colorées par cette palette d’émotions que je nomme arbitrairement « négatives » et les actions que je mets en place ne sont que du « désordre », ce que j’imagine moi être du désordre, ou ce que j’en sais parce qu’au fond de toute cela rode la vision d’un ordre fantasmé. Cet ordre là ne peux jamais s’atteindre, il surgit par surprise sur le tableau, et je ne sais ou plutôt je me refuse à savoir si j’en suis le responsable, l’auteur. Cette volonté d’ignorance fait partie de cette résistance à l’urgence. L’urgence de s’enivrer d’être un auteur de quoi que ce soit, d’être enfin vivant pleinement et donc apte aussi à crever pleinement. Toujours cet écart entre merveille et effroi.

Finalement l’urgence contre laquelle je résiste c’est celle qui me pousse à vivre coute que coute comme de mourir coute que coute, avec le risque identifié que tout cela ne soit au final que du vent. Tout ça pour rien. Peindre alors est un enjeu autour duquel je tourne comme un électron autour de son noyau dans cette épreuve qui rassemble le « non faire » et le « faire n’importe quoi »

J’oscille sans arrêt entre ces deux pôles pour écouter ce que me dit cette urgence tout en lui répondant soit par le non faire soit en faisant n’importe quoi. Je veux dire que je suis entrainé par l’intime à éprouver et surtout à rester attentif à ce double mouvement qu’elle crée. Résister en même temps que céder à l’urgence, c’est cette recherche dont chaque tableau au bout du compte sera le résultat.

Samsara Acrylique et feutre 30x30cm Patrick Blanchon 2020

Trouver le calme en plein centre de toutes les agitations. s’approcher au plus près de la vacuité de l’agitation comme du calme. C’est cela qui me fait peindre comme pour être en même temps que ne pas être, pour créer quelque chose, un tableau, mais probablement du texte aussi qui me dépasse dans la durée. Pas seulement après moi, mais aussi avant. Résister à l’urgence pourrait se résumer alors à devenir un point microscopique, ce qui me fait penser à l’élément déclencheur du big bang. A la naissance de l’univers, une convention en fait, car le point lui sait bien qu’en amont l’univers ne nait ni ne meurt pas vraiment. Que la ligne déborde de tous les cadres