Les étrennes.

C’est un mot qui n’est plus beaucoup utilisé, dans les années 70, chaque année pourtant il m’était familier. Mes grands parents m’offraient quelque chose de neuf qu’il fallait en toute hâte en janvier étrenner. Souvent des vêtements, un pull over que « mémé » avait tricoté durant plusieurs semaines en pensant à moi, au plaisir que j’aurai à le porter, à la chaleur qu’elle me transmettait ainsi au travers la maille et la laine. Mon grand père lui était comme moi aujourd’hui, il déléguait beaucoup et d’ailleurs c’est surement en raison de cette absence d’attention que je lui faisais les poches, ou lui ai piqué les premières gitanes blanches sans filtres avec lesquelles je me suis époumoné. Comme on s’époumone à prier en vain le dieu Janus, en guettant un signe qui ne fut pas de mauvaise augure tel un corbeau noir, si fréquent dans mon cher bourbonnais. Ainsi va la vie et le destin, la chaleur humaine se transmet par la laine et la malice par l’oubli ou la négligence.

Art digital Patrick Blanchon 2020

Je ne sais plus quand les choses ont commencé à mal tourner vraiment, et où les pulls, les écharpes, les grosses chaussettes se sont transformés en dépôts annuels sur un compte épargne à mon nom que je ne pourrai toucher qu’à ma majorité. Quelque chose dans le temps s’était gâté, l’idée des étrennes avait glissé vers l’épargne vers le surlendemain des fêtes de fin d’années, de toutes évidence ça sentait le pâté et tout filait à vive allure en eau de boudin. Peut-être à la hauteur des années 80. J’avais 20 ans alors et c’est vrai que j’étais plus grand, tricoter des pulls de géants devait avoir finit par ennuyer mémé et puis pour dire toute la vérité je ne les portais carrément jamais, à part pour bricoler.

Ces étrennes de l’enfance je les regrette régulièrement une fois l’an. Ce qu’elles représentaient, cette antique filiation avec les générations passées dont j’avais comme une sorte de pressentiment. J’ai du vivre à Babylone autrefois et je me souvenais vaguement de vieilles pratiques à l’origine des vœux pour récupérer le matériel agricole prêtés à nos voisins que l’on espérait qu’il nous rendent ce jour là. Et aussi lorsque me traverse parfois le bruit du stylet sur la pierre quand j’étais scribe et que j’entendais les cris et les rires des enfants par ma fenêtre, quand montaient les eaux du Nil.

Sans doute ai je aussi été ce soldat allant se battre contre les Pictes ou les Gaulois et qui déserta de sa cohorte pour rejoindre la fille d’un druide. Là je me souviens des taureaux blancs et du gui trempé dans l’eau qu’on leur offrait en breuvage pour qu’il procréent et grossissent les troupeaux signe d’opulence et de sérénité.

Lorsque je pense à toutes ces vies vécues et à celles ci je me dis que c’est étrange, que sans doute un tour entier aura été fait. Pas seulement 365 jours calendaires. Non. 2021 m’inspire bien plus que cela, un cycle qui s’achève et un autre totalement inédit qui commence. Un grand cycle dans lequel on m’a donné l’opportunité de comprendre que j’ai beaucoup vécu, énormément appris .Et aussi de saisir ma volonté d’insignifiance en cette vie en me dissimulant sous tant de déguisements, tout comme Janus, le dieu qui marque aussi le mois de ma naissance.

Je suis de cette race de journaliers qui peuplent la mémoire des clans qui m’ont accueilli, comme une bourrasque passagère empruntant parfois les oripeaux d’un homme, d’une femme, d’un enfant et probablement d’une bête domestique aussi.

Je ne suis que de passage depuis toutes ces années ces siècles ces millénaires appartenant à ce grand cycle et ma mémoire est pleine à l’instar des disques durs d’aujourd’hui, d’une mémoire vive ou morte saturée d’informations dont le destin est de s’effacer à tout jamais.

Ce n’est pas l’information le plus important c’est l’esprit qui courre entre elles, l’esprit d’un enfant secret depuis la nuit des temps.

Un enfant qui met des vies et des vies à emprunter des vies d’adultes que pour revenir de mieux en mieux à l’enfance.

Car s’il n’y avait qu’un vœu vraiment à formuler pour ce nouveau cycle de l’univers, ce serait que tout à chacun retrouve son propre enfant secret comme je ressens parfois le mien.

Un enfant sage, qui sait se tenir entre l’espièglerie et la générosité pour que le soleil se repaisse avidement de sa chaleur et continue à produire la lumière.

Je vous souhaite donc l’enfance du monde tout doucement, et en ce jour pour vos étrennes ce petit texte, cette nouveauté pour dire adieu à tout ce qui de près ou de loin brûle et doit être oublié profondément pour que la mémoire enfin vous revienne.

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