J’étais sure que tu embrassais comme ça

C’est dans l’appartement de Nanterre que la folie s’est emparée de moi vraiment. J’avais trouvé un numéro dans un gratuit qui vantait les mérites des rencontres par téléphone. Quand je suis tombé là dedans je n’ai pas pu m’arrêter, je crois que j’ai laissé tomber toutes les vagues résolutions que j’était en train de prendre pour arranger ma vie. La seule chose à laquelle je m’accrochais encore c’était le job de receveur que j’avais dégotté dans une imprimerie près de la gare de l’Est. Sinon le plus clair de mon temps je le passais au téléphone à discuter avec des inconnues.

Visage féminin dessin sur Procreate Patrick Blanchon 2020

Claudine devait avoir dépassé la quarantaine depuis un bon moment. On s’est rencontré en bas de la barre d’immeubles où j’habitais entre midi et 14 heures parce qu’elle reprenait à cette heure là, et puis pour une première fois, m’avait-t ‘elle dit c’est bien de se rencontrer à l’heure de sa pose. Elle m’avait dit au téléphone qu’elle était mariée et qu’elle s’ennuyait dans la vie, qu’elle éprouvait un « vide affreux » cela avait été son expression, certain jour lorsqu’elle revenait du boulot. Elle travaillait comme secrétaire à deux pas de là.

C’était la première fois que je rencontrais une de ces femmes avec lesquelles je conversais pas téléphone, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, j’avais juste une légère appréhension, parce que je comprenais qu’entre le rêve et la réalité il y a plus d’un pas à franchir.

Tout se déroula le plus simplement du monde comme si on se connaissait depuis belle lurette, elle surtout ne semblait pas étonnée, ni même éprouver le moindre malaise de rencontrer un inconnu, un jeune homme en fait avec une différence d’âge importante.

On va chez toi, m’a t’elle dit, j’ai acheté des sandwichs. Du coup je me suis félicité d’avoir fait le ménage et j’ai juste prévenu que l’ascenseur était en panne, qu’on allait devoir se taper les escaliers. Mais ça ne l’a pas du tout arrêtée, et on a papoter de tout et de rien pour atteindre le 6eme où je résidais.

Elle a tout de suite posé son sac de sandwichs sur la table basse, retiré son manteau et s’est installée sur le canapé comme chez elle.

Puis elle a tapoté légèrement le coussin à coté d’elle en me demandant de venir m’asseoir. C’était drôle parce que j’avais l’impression que soudain les choses s’inversaient, elle était comme chez elle et moi je me sentais dans la peau d’un invité.

On a mangé les sandwichs en continuant à parler de la pluie et du beau temps, le genre de conversation bien ennuyeuse dans le fond qui donne envie de faire n’importe quoi pour s’en extraire. Et puis à un moment elle a reposé son sandwich et m’a attiré contre elle, elle a prit mon visage entre ses mains et l’a attiré contre le sien en murmurant « embrasse moi idiot »

Je n’avais pas embrassé beaucoup de femmes auparavant à bien y réfléchir et jamais de femme de cette âge, je veux dire le genre de femme qui aurait presque pu être ma mère. C’était en même temps effrayant et excitant évidemment. Le baiser dura longtemps et je me souviens très bien que je m’étais dit que pendant que je l’embrasserais, nous gagnerions du temps, on aurait plus à discuter de toutes ces choses ennuyeuses.

Elle me serrait fort et me caressait la nuque, j »étais de mon coté plutôt statique parce que je me demandais si ce baiser devait être langoureux, sentimental ou sexuel … j’ai toujours des pensées bizarres qui m’évitent de devenir définitivement fou je crois surtout à ces moments là. Je veux dire quand l’autre et moi sommes si rapprochés et dans un contact physique. Je fis durer le baiser autant que j’ai pu, peut être bien 2 ou 3 minutes, jusqu’à avoir une sorte de crampe à la langue qui m’a fait me reculer doucement en lui caressant les épaules.

En fait c’était complètement dingue d’embrasser une inconnue comme ça je m’en rendais parfaitement compte. De plus je me rendais compte qu’elle s’était aspergée de parfum sans doute, et celui ci avait commencé à envahir la pièce, je me sentais de plus en plus étranger chez moi.

J’étais sure que tu embrassais comme ça elle a dit en me faisant un sourire accompagné d’un étrange clin d’œil. Puis elle regarda sa montre, dit oh j’ai juste le temps d’y aller, elle a repris son sandwich entamé, son manteau et son sac, elle m’a regardé en tentant d’esquisser un sourire mais j’ai bien vu à ce moment là toute sa tristesse, sa désespérance de femme mariée qui tentait de s’évader de son ennui.

Elle m’a caressé la joue puis m’a dit « je t’appelle vite » et j’ai refermé ma porte après l’avoir saluée d’un petit geste de la main juste avant qu’elle ne disparaisse définitivement dans la cage d’escalier.