On vit comme des cons

C’est l’hiver de cette année là, l’hiver 1985, précisément le 16 de ce mois de janvier si froid, quasiment à égalité avec le 2 février 1956, selon le témoignage du marchand de couleurs qui s’en souvenait, que Joan est rentrée du Brésil.

visage féminin art digital dessin sur Procreate Patrick Blanchon 2020

J’étais assis sur le canapé comme à l’ordinaire en train de lire Tropique du Cancer d’Henry Miller et j’ai entendu son pas dans l’escalier. La porte d’entrée de l’appartement s’est ouverte violemment et j’ai vu son gros sac de voyage voler pour atterrir sur le tapis. Puis Joan est rentrée et la première chose qu’elle a dite c’est  » on vit vraiment comme des cons ».

Du coup j’ai refermé le bouquin et je me suis levé, je l’ai bien regardée, et je n’ai pas dit un mot. J’ai nettement ressenti le fait que j’étais devenu un intrus dans sa vie.

Je suis parti un ou deux jours plus tard, le temps de trouver un point de chute. Après quelques coups de fil je suis parvenu à trouver cet appartement à Nanterre. J’ai trouvé que c’était vraiment bien Nanterre il y avait une distance tout à fait convenable avec l’Isle Adam, dans le Val d’Oise, là où nous vivions depuis deux ans désormais.

A cette époque je ne savais pas vraiment quoi faire de ma vie déjà, où du moins je n’en avais que de vagues idées. J’aimais bien penser à l’idée de devenir photographe. L’ambiance me plaisait, et puis déclarer « je suis photographe » c’était tout de même plus gratifiant que de dire  » je suis secrétaire commercial dans une boite de merde », ou encore « je suis manutentionnaire chez Leclerc », ou encore « je suis au chômage » comme c’était le cas depuis quelques mois avant le départ de Joan pour le Brésil.

La vérité c’est que je n’arrivais pas à me concentrer sur un objectif vraiment. Ils semblaient tous se valoir à cette époque. Les efforts à fournir surtout pour atteindre le moindre de ces objectifs. Le fait de dire que j’avais un sacré poil dans la main ne serait vraiment que survoler la difficulté, parce que j’étais tout à fait capable de déployer des efforts pour faire un tas de métiers à la con.

J’étais capable de me lever à 5 heures du matin pour marcher jusqu’à la gare et disparaitre dans un de ces trains tristes de banlieue, afin de rejoindre Paris et les divers boulots que j’effectuais pour rapporter un peu d’argent à la maison. Joan gagnait assez bien sa vie puisqu’elle était infirmière libérale. Même si elle ne cessait jamais de se plaindre des charges, il lui restait tout de même largement de quoi se payer un voyage au Brésil.

J’étais tombé sur son journal intime quelques jours auparavant. Cela m’avait étonné qu’elle put en tenir un déjà et là je n’en avais pas cru mes yeux. Elle parlait de nous, et puis à un moment d’un autre type que je ne connaissais pas, un médecin visiblement qui vivait au Brésil. Du coup évidemment tout s »était peu à peu éclairé. Le fait qu’elle m’apprenne qu’elle avait « envie de faire un break » quelques semaines pour « faire le point » comme elle m’avait dit s’éclairait vraiment.

En écoutant la phrase qu’elle venait de prononcer à la fois avec colère et tristesse je comprenais exactement de quoi il était question. Je comprenais plutôt  » je vis avec un con  » et c’est tout à fait juste aussi de dire que je me suis senti à ce moment là le dernier des cons.

Ce qui fut étonnant c’est que je ne ressenti pas quelque chose de douloureux à ce moment là, mais plutôt une sorte de soulagement.

En fait je crois que je l’aimais vraiment, je ne voulais qu’une chose c’est qu’elle soit heureuse et je comprenais aussi que ce serait plus facile sans moi. Si je me suis mis en colère à un moment, c’est juste contre moi-même, contre ce regret perpétuel d’être moi-même. Contre cette fatalité.

Je n’avais pas d’objectif clair dans la vie, c’était à cause de cela que tout s’effondrait. Cela aurait du me mettre un peu de plomb dans la cervelle à ce moment là. Mais la rage contre moi-même était telle que je n’étais pas en mesure de réfléchir calmement.

Je pris mes affaires et j’ai mis de la distance avec Joan, de la distance et du temps jusqu’à tenter de l’oublier totalement.

Quelque part vouloir ne pas vivre comme une conne était son objectif,c’ était une peur profonde que je pouvais comprendre. En ce qui me concerne la peur et le désir ont toujours été mélangés intimement et je n’étais pas loin de penser que j’aurais pu lui en glisser un mot ou deux.

Mais j’étais fatigué et surtout il faisait extrêmement froid cette année là , le 16 janvier de cette année là, on ne parvenait plus à chauffer l’appartement, cela devait aussi être un obstacle pour Joan qui revenait de ce pays où on passe le plus clair de son temps à poil sous la chaleur bénéfique du soleil, j’imagine.

Elle voulait se démarquer de quelque chose, avoir une belle vie, ça pourrait se résumer comme ça. Personnellement je n’ai jamais vraiment songé à ce que pouvait être une belle vie comme elle l’entendait, lorsque nous en parlions c’était surtout elle qui en parlait. Moi je l’écoutais, je hochais la tête, elle m’entourait d’idées sur le luxe, l’art, l’élégance, tout cela assaisonné copieusement de philanthropie, comme par exemple vouloir se rendre au Brésil aider les pauvres dans les Favelas.

Je l’écoutais en silence surtout, oui, je n’avais pas eu besoin de me rendre dans une favela personnellement pour comprendre la profondeur de la tristesse et du désarroi du monde. Je n’avais eu qu’à m’inscrire dans une ou deux boites d’intérim et de me rendre en mission dans des entreprises merdiques, et à côtoyer mes collègues. Evidemment il y avait moins de soleil, moins de rythmes, et sans doute beaucoup moins de rêves. C’était ma simple vie de con sans véritable ambition que de pouvoir rêvasser de temps en temps m’inventant ce personnage de photographe , le temps de reprendre un peu mon souffle.

Je comprenais parfaitement que Joan n’ai pas envie de partager cela. J’aurais pu faire des efforts, c’est ce qu’elle m’avait dit de nombreuses fois, oh oui j’aurais peut-être pu changer c’est vrai, mais j’ai toujours éprouvé au fond de moi le risque de devenir vraiment un sale con si j’avais cédé à cette idée de ne plus être moi-même.

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