Rester en liens

Peut-être que tout se résume déjà dans cette expression, dans le fait de rester quelque part et de surcroit en liens. C’est à dire se résoudre à ne plus être qu’un lieu et du lien. Aussi loin que je puisse remonter dans mon souvenir je n’ai jamais su conserver de liens. Je m’en suis culpabilisé de nombreuses fois évidemment parce que ce n’est pas quelque chose de « normal » de vouloir être aussi seul et de traverser l’existence sans conserver le moindre lien.

Maternité Fusain sur papier format raison Patrick Blanchon 2018

Non pas que j’ai volontairement voulu « coupé » systématiquement les liens, avec les amitiés, avec les connaissances, avec mes relations sentimentales. Je ne dirais pas cela, car même si les choses se passent mal dans une relation on peut malgré tout rester en lien. A de rares exceptions près, les gens font cela. Il y a aussi une convenance à ne pas rester en lien avec certaines personnes, comme par exemple les flirts de jeunesse, les premiers camarades de classe. C’est d’ailleurs face à cette porosité que j’ai rencontré le plus de difficultés. Parce que je ne comprends pas ce genre de choix « convenable ».

Si je n’entretiens pas de liens avec les personnes que j’ai rencontrées dans ma vie, elles n’en ont pourtant jamais totalement disparues. Elles se situent dans ma mémoire et je peux revenir vers les moments passés ensemble autant que je le désire pour les examiner. Peut-être pour comprendre aussi pourquoi nous ne nous voyons plus. Pourquoi nous nous sommes perdus de vue. Ce n’est jamais de la faute à quelqu’un en particulier. C’est la vie qui veut ça je crois. Et puis sur l’idée que l’on se fait de soi-même aussi.

Pour certaines personnes, peut-être même le plus grand nombre, rester en lien avec les autres c’est aussi rester en lien avec soi-même par un jeu de miroirs utiles.

En ce qui me concerne comme je n’ai jamais eu d’idée de moi-même suffisamment solide et durable, il se peut que rester en lien n’ai eut absolument aucune espèce d’importance.

J’ai vécu de cercles de connaissances en cercles de connaissances, abandonnant ces cercles à chaque fois que je pénétrais dans un nouveau. Sans vraiment me poser de question. Par paresse me suis je souvent dit également parce que cela demande des efforts d’entretenir les relations. D’autant plus si on ne trouve pas de sens à les conserver.

Ce qui m’a toujours effrayé c’est la cristallisation d’un être dans un rôle déterminé, choisi, « devenir quelqu’un » en toute conscience et s’y accrocher. Je me suis dissimulé cette peur derrière la stupidité que j’attribuais à toutes ces personnes prisonnières de la constance, sans voir que j’étais tout aussi attaché à la constance de ne pas en avoir du tout.

En même temps cette stupidité, cette ironie masquait un malheur profond, un renoncement définitif très tôt à ce que l’on appelle « la chaleur humaine ».

C’est Roger le peintre en lettres de l’imprimerie dans laquelle je travaille depuis quelques mois qui a mis le doigt sur le problème. J’ai rit doucement lorsqu’il m’a dit ça pour ne pas montré qu’il m’avait mis KO.

Avec lui non plus je ne suis pas resté en lien, pourtant on s’appréciait vraiment bien. Ca ne m’empêche pas de penser souvent à lui, comme à toutes ces personnes  » perdues » en chemin. Finalement je ne suis peut-être pas si éloigné que je le pensais d’entretenir du lien avec les gens.

J’entretiens une conversation ininterrompue avec chacune d’entre elles, chacun d’entre eux. Avec leurs fantômes comme avec le mien, c’est à dire l’homme que j’ai pu être à un moment donné d’une ligne de temps.

J’ai essayé parfois d’entretenir les relations, mais d’une façon tellement maladroite, tellement peu convaincante… mon manque de chaleur humaine va dans les deux sens, je ne peux ni en obtenir ni en donner vraiment. Je n’ai tout bonnement pas le cœur à cela.

Dans le fond c’est la même chose avec les objectifs que j’ai pu me fixer dans la vie. Le risque d’acquérir une véritable solidité, une existence « réelle » aux yeux des autres, c’est à dire quelqu’un sur lequel on peut « compter ». Les objectifs que je me fixe ne peuvent pas plus compter sur moi que je ne peux compter sur eux pour devenir « quelqu’un » que je ne suis pas. Pour être ce que je suis et me tenir sans doute à cela uniquement j’ai envoyé valdinguer tout ce à quoi un être humain s’accroche généralement.

Le seul objectif que j’ai toujours suivi finalement c’est de ne pas être en lien ni avec les gens ni avec les objectifs trop longtemps pour pouvoir comprendre combien le temps est un mensonge, une illusion de la même façon que tous les personnages au travers desquelles plus ou moins longtemps nous nous présentons les uns faces aux autres.

Pour le comprendre ou m’en persuader ? et sans doute que cette obsession alors serait liée à la mort encore une fois de plus. Ne pas rester en lien pour échapper à la nouvelle de la mort des gens, comme à la mienne inéluctable au bout du compte.

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