A chacun son essentiel

L’essentiel pour Cathy est que je lui apprenne tout ce qu’un homme attend d’une femme au lit. Elle est venue me trouver pour cela. Pas question d’entretenir une relation durable, une relation sentimentale. Son amoureux est en train d’effectuer son service militaire, il va avoir une permission dans une dizaine de jours, il faut mettre les bouchées doubles.

Elle vit dans un petit studio tout près des Buttes Chaumont, un des rares coins de Paris où je n’ai presque jamais mis les pieds. Je me suis dit que ce serait une bonne occasion.

Elle ressemble trait pour trait à Liz Taylor. Une vraie claque lorsque je la rencontre la première fois dans le hall du centre commercial dans lequel elle m’a donné rendez vous. Je crois que la conversation téléphonique a été la plus courte de toutes. Elle n’y est pas allée par quatre chemins. Une fille qui sait ce qu’elle veut, et qui l’exprime clairement, j’ai trouvé cela chouette au début, et puis très vite quand même je me suis senti en porte à faux.

Photographie de l’actrice Liz Taylor

J’ai beau jouer les durs parfois, je suis tout de même sentimental au fond. Le fait de me retrouver comme un produit en libre service ça m’a fait drôle. Mais la curiosité est la plus forte comme toujours.

Donc j’arrive dans le hall du centre commercial et je vois Liz Taylor, rien de plus normal étant donné la vie étrange que je vis en ce moment.

Je pense qu’elle est d’origine portugaise. Je ne sais pas pourquoi, une affaire de pilosité, comme dans les clichés, les blagues à la con que l’on se raconte au boulot sur les portugaises. C’est en apercevant les poils sombres et drus de son avant bras que je me suis dit ça, juste quand on a trinqué à la cafétaria où on avait atterri après l’émotion du premier regard.

C’est le lendemain, parce qu’elle avait encore du travail ce jour là, que je suis allé aux Buttes Chaumont. Ca n’a pas trainé, on s’est retrouvé dans la chambre, elle s’est fichue à poil et en avant pour la première leçon.

C’est aussi là que j’ai découvert que je m’étais beaucoup avancé. En créant le personnage de dur à cuir sur ce réseau téléphonique, je ne l’avais pas volé, il fallait bien que ça me retombe dessus à un moment où à un autre.

Du coup elle était là, allongée nue sur le lit, je l’ai regardée, assis sur le bord du lit encore tout habillé et je lui ai avoué :

Bon tu sais je ne suis pas si expert que ça, je me suis vanté. Dans le fond je suis seul et j’avais juste envie de ne plus l’être, peut-être pour quelques instants une fois dans ma vie, tu comprends j’ai menti je ne suis pas un queutard pas plus qu’un Casanova.

Mais quand même tu n’es pas puceau ? elle m’a dit

Bien sur que non, j’ai répondu et ça m’ énervé cette discussion que j’avais lancé maladroitement. Du coup je me suis repris et j’ai dit bon aller oublie. Tous les hommes adorent les fellations , y a qu’à commencer par ça. J’aurais pu dire sucer mais fellation me semblait plus approprié pour un cours, ça apportait un minimum de distance, je l’espérais en tous cas.

Et là je me suis mis à penser à mes copines, les prostituées de la rue Quincampoix. J’en avais connu un sacré paquet de ces filles qui venaient se faire tirer les cartes chez le vieux Richard. On avait bien sympathisé en tout bien tout honneur. Je me rendais compte que j’étais dans leur position à peu de choses près. Je ne recevrai pas de petit cadeau.

C’est là que j’ai compris pas mal de choses sur les rapports humains, grâce à cette rencontre avec Cathy. Sur l’art de la manipulation, sur l’impossibilité de l’acte gratuit et aussi que l’on pouvait tout à fait considérer le sexe comme une discipline artistique qui s’enseigne.

Tu ne l’as donc jamais sucé ? je lui ai dit

Elle fait non avec la tête. Je me suis demandé de quelle planète elle venait à ce moment là, ou bien si elle appartenait à une communauté religieuse genre Mormons ou je ne sais quoi une secte quelconque dans laquelle la pipe serait taboue ou proscrite.

Et puis j’ai commencé à voir poindre mes premiers doutes. Elle apprenait à une vitesse fulgurante. Le premier jour elle avait déjà acquis un niveau d’experte en une heure de temps à peine. En revenant vers Nanterre je me disais que quelque chose clochait avec cette fille et aussi avec moi finalement. C’était au niveau des objectifs.

Le sien apparaissait clair à première vue, elle voulait conserver son amoureux et avait estimé que le sexe était comme la cuisine, à peu de choses près, une sorte de compilation de recettes. Tout cela était compréhensible. Mais quelque chose de tordu me dérangeait malgré tout. Son idée d’atteindre à un savoir faire, à une expertise semblait la garantir d’échapper à l’improvisation, comme au fait que dans la vie les choses ne se passent jamais comme on le prévoit. Sa plus grande crainte m’avait t’elle avoué c’est que son amoureux se taille, qu’il aille voir ailleurs si elle ne savait pas s’y prendre au plumard.

Quant à mon objectif pour pénétrer dans cette histoire quel pouvait il être à cette époque ..? Je crois qu’en premier lieu je désirais fuir la solitude avant tout, la solitude et aussi l’ennui d’être seul avec moi-même. Je crois que j’étais vraiment prêt à tout pour échapper à cela. Toute cette folie de rencontres au téléphone me distrayait de moi-même. C’était une fausse bouée de sauvetage à laquelle je m’accrochais parce que je ne savais pas faire autre chose de ma vie que de m’en vouloir perpétuellement d’exister.

Et en tous cas si j’avais été son amoureux, je crois que j’aurais eu des doutes en la voyant déballer toute cette science à ma première permission. A moins qu’ils ne l’aient jamais fait ensemble jusque là, ce qui dans les années 80 aurait été pour le moins stupéfiant. Je me suis dit qu’elle était peut-être juive plutôt que portugaise et comme ça m’arrangeait de penser cela, je ne me suis plus trop posé de question jusqu’au lendemain.

Tu ne serais pas juive des fois ? je lui ai demandé le lendemain aussitôt qu’elle a ouvert la porte de son studio pour me laisser entrer.

Elle a rigolé, mais j’ai bien vu que quelque chose s’assombrissait dans son regard bleu violet. Elle n’a rien dit cependant, elle m’a attiré dans la chambre et on a remis ça presque sans un mot.

J’essayais de penser à son amoureux. D’entrer dans le personnage qu’elle m’avait peint de celui ci. C’était à priori un homme jeune entre 20 et 25 ans, un type qui n’avait pas fait de longues études, et qui travaillait comme électricien avant de partir pour le service.

Je me disais que ce gars là était super mal barré avec le genre de fille allongée à coté de moi. Et en même temps je repensais à ma première copine, à ma période de service militaire et à ce jour où j’étais rentré de permission sans prévenir. Je l’avais trouvée en compagnie d’un type dans notre appartement de la Bastille et j’avais tout de suite constaté sa gène à elle, sa gène aussi à lui.

Mais elle s’était si vite reprise en me présentant machin, étudiant en médecine comme elle. On est en train de bucher nos cours avait t’elle jugé pertinent d’ajouter. Je crois que j’aurais préféré qu’elle n’insulte pas autant que ça mon intelligence.

J’avais tourné les talons aussitôt. Le monde s’était effondré d’un coup sous mes pieds et en arrivant tout en bas sur la Place de la Bastille j’avais levé les yeux et j’étais tombé sur le génie de la Liberté tout éclairé par le soleil couchant. Dans un sens je me sentais soulagé comme on se soulage d’un mensonge.

Ensuite j’avais pris une chambre d’hôtel le temps de ma permission, et lorsque je suis revenu dans le rang quelques jours plus tard je n’étais plus le même homme. Plus aucun effort physique n’était difficile pour moi, j’avais une telle rage au fond de moi même que je sautais tous les obstacles, je relevais tous les défis, j’étais devenu increvable. En fait j’étais mort déjà depuis quelques jours tout ce que je pouvais traverser depuis lors s’effectuait dans l’étrange facilité du rêve. Il suffisait juste de dire « on y go » de cligner des yeux et hop rien à foutre.

Cette rencontre avec Cathy remettait un peu les pendules à l’heure en quelque sorte. Je comprenais aussi quelle idée saugrenue je me faisais encore des femmes presque parvenu à la trentaine et sur leur soi disant attente et passivité. Dans le fond les femmes sont tout autant des guerrières des soldats que nous autres les hommes. Pour obtenir ce qu’elles veulent ou croient vouloir elles sont tout autant prêtes à tout. Et ce tout c’est une affaire d’objectif. Tout est affaire d’essentiel. Dans le fond ce n’était que moi le grand naïf de toute cette affaire.

Qu’elle idée de l’essentiel avais je donc à cette époque de ma vie ? Si je devais écrire une liste de mots je crois que j’hésiterais entre vouloir crever et l’expression allons y pour voir pour être absolument certain que je n’avais rien à perdre. Je voulais bousiller une idée fausse, un mensonge, le mensonge trop lourd à porter de l’innocence. Parce que tout comme cette Cathy Liz Taylor je m’imaginais sans doute être une réplique de Richard Burton dans cet univers de cinéma et de faux semblant perpétuel qu’est notre monde.

Cette petite histoire entre nous dura quelques jours, pas vraiment une semaine et puis à un moment je me souviens très bien du choix que j’avais à effectuer.

De deux choses l’une soit je te baise comme un porc soit on reste juste amis et tu peux m’appeler au téléphone si tu veux.

Elle m’a mis un doigt sur mes lèvres pour que je me taise et m’a embrassé sur une joue. Alors je me suis levé je l’ai regardé encore une fois, finalement elle n’est peut-être ni portugaise ni juive je me suis dit. Elle a du lire dans mes pensées parce qu’elle a juste dit

Je suis espagnole, d’origine.

Je me suis contenté de ça en lui faisant un clin d’œil sur le seuil avant de partir.