Des news d’Alcofribas

A partir d’un certain âge on est bien en droit de se demander si cette sensation pesante de morosité et de marasme provient du monde extérieur, ou d’un disfonctionnement hépatique personnel. En tous cas il flotte dans l’air comme dans ma pensée du jour quelque chose qui me rappelle les ténèbres gothiques d’un Moyen Age qui n’en finit plus d’avoir des ratées. Oncques ne vit jamais de modernité plus tartignole que celle-ci. Icelle et icelui qui en douterait ne peut être qu’un blanc bec, une oie blanche, les deux sur vitaminés et formidablement conditionnés par les menus Mac Do et l’attachement à la mode des nouveautés perpétuelles, d’une modernité traficotée régulièrement selon l’air du temps par la finance, l’église de quelque acabit fut elle, et tous les va t’en guerre qui ne cesse jamais de pulluler dans les situations moroses justement. J’aurais bien voulu ajouter à la liste des trafiquants, les animaux politiques s’ils n’avaient été remplacés pour raison de friabilité soudaine, par des histrions de théâtre de boulevard.

Y a t’il en ce monde la moindre chose nouvelle vraiment ? Quand je dis nouveau j’entends neuf, inédit totalement jamais vu de mémoire de bipède. Je ne parle pas de la vision d’un homme qui passe son temps dans l’ennui non plus évidemment. Et en fait en cherchant, en fouillant, en grattant jusqu’à me déchirer le peu de mémoire qui me reste de tout ça, j’ai ce sentiment de ne plus tomber que sur du connu, de l’archi connu, du connu horrifique. Tout signe exhibé de nouveauté m’est devenu suspect. Et partout je ne vois plus que des camelots vantant leurs potions et leurs remèdes qui ne sont semblables qu’à ces petits flacons que l’on remplit à Lourdes. Il n’y a qu’à croire dans le premier verre d’eau venu, ou plutôt selon le gout de chacun, pour ne pas avoir l’air d’être un défenseur radical de la modération.

C’est l’exagération qui mène à la juste modération, qui permet à tâtons de passer de la bouillie à la caricature, puis de cette dernière à l’exégèse qui, si on ne s’y installe pas, si on ne s’y égare pas conduit à l’Œuvre d’Art. Et de toutes les solutions que l’Esprit puisse trouver pour faire face à sa propre dissolution, rien n’a été trouvé de meilleur que le rire.

Il y aurait tant à écrire sur les relations qu’entretiennent le rire et le sacré. Encore faut il savoir de quel sacré il est question bien sur.

Mettons toute la métaphysique habituelle de coté, Dieu ses anges et ses archanges, et aussi le Père Noël et les lutins. Et pensons droit en titubant.

Qu’est ce qui peut bien être encore sacré dans ce monde, qui semble l’avoir toujours été et le restera ? Car comme le dit Platon l’Idée, la vraie, l’imputrescible est intemporelle où elle n’est pas.

J’en étais là de ma pensée lorsque je me suis souvenu d’une vieille lettre que m’avait envoyée mon bon ami Alcofribas et que j’avais rangée dans le tiroir de mon bureau sans l’ouvrir.

Le courrier et moi c’est tout un poème. Partant du fait depuis belle lurette déjà qu’il n’y a rien de vraiment neuf, y compris dans ce qui peut nous parvenir par la Poste, j’ai mis au point cette stratégie de ne presque plus rien ouvrir et d’empiler toutes les missives, les lettres anonymes, les factures, et même parfois les chèques. Cela me permet d’espérer en la nouveauté encore que de garder tout scellé. Une nouveauté qui serait vraiment le produit de mon imagination, un support de rêverie, et aussi un acte accompagnant cette posture prise depuis la cinquantaine, la renforçant ou la validant, un engagement envers la légèreté générale de moi-même comme de l’univers dans son ensemble.

Or donc je me souviens d’une lettre d’Alcofribas que je n’ai pas encore ouverte. Et je me dis que toute règle n’étant faite que pour être à un moment ou l’autre contournée, c’est le bon moment de l’ouvrir et de la lire.

Peut-être faudrait il que je vous présente un peu Alcofribas, en quelques mots. C’est un vieil ami médecin de son état que j’ai rencontré alors que j’étais jeune homme et qui m’avait énormément impressionné tant par sa science que par son langage en premier lieu. Avec lui il n’y avait pas de frontière et on pouvait bien discuter de tout, à condition cependant de ne pas oublier de rire de tout aussi. Il connaissait les antiques comme sa poche, et probablement aussi tout ce qui avait pu produire la moindre once de pensée auparavant. Et c’est souvent que j’ai constaté que plus les gens ont de vraies connaissances en de multiples domaines, plus ils se sont acharnés à apprendre sous toutes les coutures autant de choses sur le monde et ses mystères, plus ils sont d’un abord simple et amical. Alcofribas était déjà âgé d’une bonne cinquantaine d’années lorsque je le rencontrai par hasard dans un bistrot de la rue des Saint Pères. Et aussitôt que je l’aperçus il me plut.

Gargantua alias Alcofribas dit aussi François Rabelais. ( Gustave Doré )

Dans le fond plus j’y pense avec le temps, plus je me dis que ce qu’il m’a apprit au travers de ces bons moments passés ensemble et sous couvert de plaisanteries aura été le meilleur enseignement, le plus utile en tous cas, et qui durant ma vie entière m’aura beaucoup servi. Je pourrais parler de lui durant des pages au risque d’ennuyer le lecteur, souvent pressé de se rendre à l’essentiel, c’est à dire de trouver dans ces lignes ce qu’il veut absolument trouver en écartant tout le reste.

Admettons donc qu’Alcofribas était un homme qui avait passé la cinquantaine allègrement, qu’il était médecin, extrêmement savant en de multiples domaines, jovial et bienveillant envers le jeune puceau que j’étais et que le décor habituel de nos rencontres fut un bistrot parisien à peu près semblable à de nombreux bistrots parisiens en ce temps là. Et qu’il riait de bon cœur il ne faut surtout pas que j’oublie de préciser cela.

Je revenais d’un voyage au bout du monde à cette période, j’avais vu tellement de misères et de merveilles, des naissances et des morts, tout cela en un temps assez bref que mon regard était voilé par une sorte de cataracte précoce, un filtre froid s’interposait régulièrement désormais entre les choses et moi. J’avais vu la guerre de près ce qui pour le babyboomer que je suis est à la fois un mélange de peur et de désir confondus. Bref j’avais été dopé à l’adrénaline durant des semaines, et puis soudain j’étais revenu à Paris cet hiver là, j’avais vu la quiétude factice toute rassemblée dans ses rues, ses parcs, ses jardins, ses commerces et je m’étais vite mis à faire la tournée des boxons et des bistrots pour l’oublier. Ce qui m’excitait beaucoup c’était de me colleter avec tous les intellos de ce quartier surtout, tous ces savants cosinus, ces écrivaillons du nombril, ces poètes à cinq sous et puis aussi n’importe quel quidam qui m’eut abordé accroché au zinc pour me parler de la justice , de la beauté, ou de la vérité.

J’étais pas loin d’être désespéré de voir l’indifférence régner un peu partout dans la ville, indifférence à cette guerre dont je revenais épuisé, en tant que photographe, indifférence à la vie même que ces gens avaient le bonheur de vivre et dont ils s’obstinaient à se plaindre sans arrêt.

Et puis tout à coup il y eut Alcofribas et j’ai repris confiance en l’humanité.

Il suffit d’un seul pour que Sodome et Gomorrhe ne soit pas détruite, et cette fois ci c’est Paris tout entier qui fut sauvé. Il me parla en riant de l’art de traverser tous les miroirs ce qui me fit froncer énormément froncer les sourcils au début. Puis de rompre un os pour en extraire la « substantifique moelle » et usant de l’anecdote, du récit romanesque, de la blague et du quolibet il parvint à faire pénétrer au travers de l’épaisseur de mes à priori, quelques valeurs simples que je puis aujourd’hui considérer comme sacrées.

La tolérance, l’ouverture d’esprit, l’acceptation de la différence, le fait que le soleil se lève tous les jours quoiqu’il advienne, et surtout que d’une chose on ne peut rien savoir à première vue si on ne fait pas confiance à son intuition. Puis une fois convaincu par celle ci enfin, s’amuser à voir la même chose de moult point de vues. S’amuser était le maitre mot de cet excellent professeur qu’était Alcofribas. La raison en est que l’amusement permet de mieux faire circuler l’humeur entre les deux hémisphères du cerveau m’avait il confié.

Je ne suis pas sur du tout d’avoir absolument tout compris de ce qu’il m’enseignait à cette époque pour dire toute la vérité. Sans doute ne fut il qu’une vecteur ne servant qu’à éveiller une mince lueur d’intelligence tout au plus dans l’être confus que j’étais.

Ce que je crois avoir appris, je l’ai peut-être inventé tout seul après coup en réfléchissant de nombreuses fois à ses propos en écoutant résonner son rire tonitruant dans ma mémoire.

J’ai ouvert le tiroir pour retrouver la lettre, elle était tout au fond évidemment, je l’ai sortie et l’ai placée devant moi sur le bureau.

Du reste elle y est toujours au moment où j’écris ces lignes, peut-être pour retarder le bon moment de l’ouvrir.

2 réflexions sur “Des news d’Alcofribas

  1. Les années « flottent » dans l’air en touchant d’une manière forte nos espiritus et pensées bonnes et, pourquoi ne pas, las mauvaises. Notre corps se tra^ne au dessous de cette air chargé peut-être de notre vie.
    Salutations et meilleures veux,
    Gloria

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