Le taureau qui pète

Quand j’étais jeunot j’habitais dans une chambre de bonne, au 7ème d’un immeuble cossu, sis Place de la Bastille. Au troisième logeait la famille Laraison, dont le père était le directeur de la Banque de France.

Le tapis rouge que l’on pouvait voir dès le rez de chaussée s’arrêtait à leur étage mystérieusement. Sans doute eut on installé un ascenseur qu’il n’eut pas été plus haut non plus.

Lorsque je descendais de mon 7ème quatre à quatre, je les croisais parfois. Monsieur Laraison était un homme de taille moyenne, ni gros ni maigre, vêtu de gris. Sa femme semblait fort attachée à lui car elle se cachait toujours derrière jusqu’à devenir son ombre exacte lorsque je passais devant eux en leur glissant un « bonjour » feutré. Quant à leurs marmots, ils étaient joufflus avec des regards en biais qui n’inspiraient aucune sorte de compassion pour le jeune homme que j’étais.


Le mardi les Laraison recevaient. Leurs invités arrivaient vers 20 h et souvent comme je remontais vers ma piaule à cette heure là je découvrais dans l’escalier des fragrances de parfums inconnus. Puis lorsque je parvenais au 3ème je collais l’oreille contre leur porte et j’entendais des rires et des exclamations tranquilles comme ont l’art d’en produire les bons bourgeois de cette ville.


J’en parlais à Pauline une fois que nous avions fait l’amour en guise de dîner et nous en riions en les imaginant festoyant autour de leur belle nappe blanche, s’agrippant à leurs verres en cristal de bohème, remplis de Toquay.

Imagine si l’un d’entre eux soudain est victime d’une flatulence ou d’une éructation intempestive… imagine cette bonne madame Laraison en train de péter entre le hors d’Œuvre et la truite saumonnée…


Nous riions et cela était bon, mon Dieu que c’était bon.

Cela nous rassurait aussi de les imaginer humains au bout du compte, du moins nous l’espérions comme on espère à 20 ans.
Le jour où j’ai perdu Pauline, j’ai laissé la piaule et je me suis barré de la Bastille. J’ai perdu de vue les Laraison aussi par dessus le marché.


Parfois comme aujourd’hui ça m’arrive d’y repenser, je colle mon oreille à la porte de mes souvenirs, je revois Pauline et son corps éblouissant et puis j’entends un pet sonore soudain qui monte d’un 3ème pour fendre l’air. Et je me mets à rire, à rire, mon Dieu comme c’est bon !

Je me suis mis à penser à ça en voyant une œuvre de l’artiste Chinois Chen Wenling  » Le taureau qui pète ». En fait le vrai titre de cette œuvre est « What You see Might Not Be Real »  en français :ce que vous voyez pourrait ne pas être réel.

D’après les critiques il s’agit en fait d’une critique originale de la crise financière mondiale actuelle. Elle mets en scène un taureau qui représente Wall Street, propulsé par un pet surpuissant, et écrasant contre un mur un personnage mi-homme mi-démon qui n’est autre que Bernie Madoff, le plus grand escroc de l’histoire de la finance.

Le taureau qui pète « What You see Might Not Be Real » Chen Wenling

3 réflexions sur “Le taureau qui pète

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