Vertige de l’abondance

Elle était possédée par cette sorte de fièvre qui fabriquait de la frénésie à tire larigot. Le moindre événement, ne fût-ce qu’ un infime changement d’état hygrométrique de l’air ambiant la rendait fébrile et dingue. Lorsque qu’elle pénétra dans ma vie j’éprouvais aussitôt la sensation d’être face à la violence brute de la nature. En tout cas je sus que ce ne serait pas avec la réflexion que je pourrais me sortir d’affaire cette fois ci. Ce qui m’était demandé était de plonger nu dans l’orage, dans la tempête comme dans l’éblouissement. M’aveugler entièrement et avancer ainsi en ne m’appuyant plus que sur les sens et quelque chose de vague que l’on pourrait nommer la fortune ou la chance.

Les premiers temps ce ne fut pas simple du tout. A la moindre brise, je me recroquevillais aussitôt. Je me réfugiais dans le mutisme, en tentant de me rapprocher d’une position fœtale imaginaire. Elle démolissait ce refuge presque aussitôt en invoquant ma paresse, ma faiblesse, mon coté « trouillard ».

Je pensais que tu avais un peu plus de couilles c’est drôle.

Et elle partait alors dans un rire qui, des basses les plus profondes s’élevait vers une stridence quasi insupportable. Elle ne se retenait de rien, tout ce qui lui passait par la tête était aussitôt projeté à l’extérieur, et cela me fascinait. J’étais attiré par le silence énorme que je parvenais malgré tout à détecter chez elle derrière tout ce cirque permanent. Elle était le minéral, le végétal et l’animal rassemblés là dans ce corps sublime face à l’être humain totalement désarmé soudain que j’étais.

Boeuf écorché Chahim Soutine

Au début je me sentis impuissant et je tentais bien vainement de résister. Je me mettais à parler, à raisonner tout haut dans l’espoir de la tempérer. Mais c’était pire, cela provoquait tout l’inverse et je découvris à quel point toute forme d’intelligence face à elle ne valait guère plus qu’un pet de poux.

Jusqu’à cet instant où je lâchais soudain prise et me découvris autre, totalement étranger à l’homme que j’avais jusque là songé être.

Ce dont j’avais eu le plus la trouille dans ma vie c’était d’apparaitre bête. Elle le sentit sans doute immédiatement et elle fit tout en son possible pour me conduire ainsi face à ma peur.

Le plus clair du temps nous faisions l’amour. C’était le plus important, tout le reste n’étant que contingences. Le fait que j’eusse envie de me lever tôt pour écrire, le fait que j’eusse quelques velléités à peindre où même que je puisse émettre la plus petite hypothèse d’intimité égoïste la mettait hors d’elle immédiatement. Tu veux déjà m’abandonner gémissait t’elle en empruntant en premier lieu la voix plaintive d’une femme enfant. Et si je n’obtempérais pas assez vite, si je ne me ruais pas vers elle comme un taureau en rut, alors la voix effroyable d’une sorcière s’élevait pour atteindre à nouveau la stridence qui me clouait dans l’instant.

Cette mixité entre la naïveté, la faiblesse enfantine et l’avidité d’une ogresse, une fois passée la stupéfaction, je l’avoue agissait sur mes sens et produisait sur ma vigueur des conséquences souvent inattendues de ma part.

Elle ne me laissait aucun répit et d’une certaine manière je dois avouer qu’au début cela me plut. Peut-être seulement quelques jours dirais je . Ensuite je me mis à éprouver comme une sorte de vertige devant tant d’abondance. Comme si chaque jour il m’eut fallu m’enfiler des nourritures trop riches, comme des quartiers de bœuf entier, et toute une batterie de sucreries, des pâtisseries totales suivies de quelques bonbons à l’écorce dure et au cœur sirupeux.

Tous mes sens furent assez vite saturés d’un excès de béatitude énervante. Ce qui bien sur commença à influer sur mon comportement.

Mon coté affable, mes faux fuyants, ma carapace de gentillesse, toute ma délicatesse, construite comme autant d’armes pour survivre en ce bas monde, elle balaya tout de son rire et de ses morsures répétées.

Enfin lorsque je m’abandonnais enfin à ma vraie nature, quand je devenais loup et que je la mordais elle aussi soudain, elle exultait, roulant des yeux luisants dans la pénombre de cette chambre des mystères où nous logions.

Elle se glissait sous moi, mimant la plus crasseuse des soumissions et il me fallait encore aller chercher plus profondément, en elle comme en moi le ressort nécessaire à aiguiser ma toute neuve cruauté.

Je dis cruauté mais c’est encore peu dire. La cruauté n’est rien à coté de ce vertige de sensations féroces qui montaient du plus profond de mon être.

Toutes les trahisons, tous les mensonges, toutes les blessures, les humiliations formaient cette source constamment renouvelée que son rire avait réveillée. Son rire et ses baisers, son rire et ses caresses, son rire et son silence dans la pénombre de la chambre était comme un fil d’Ariane que je m’étonnais peu à peu de suivre pour m’enfoncer de plus en plus profondément dans ce qu’on nomme faussement la bestialité, ou le malheur, ou la luxure.

Je plongeais dans la partie la plus sombre de mon être, avec pour seule lueur la folie et son rire omniprésent, entrecoupé parfois de râles et de gémissements.

Aucune pause ne me fut accordée, pas même après la jouissance, l’orgasme répété menant ainsi mes nerfs jusqu’au paroxysme de la tension afin qu’il lâchent soudain et que je m’écrase dans un court sommeil.

Car si je dormais un peu trop longtemps à son goût, elle revenait immédiatement à la charge, profitant de mon inconscience pour aller y puiser autant de nouveaux ressorts qu’elle le désirait.

Cette histoire ne dura pas longtemps, tout au plus une semaine, peut-être deux, trois serait mentir et exagéré en tous cas. C’est en tous cas une bonne leçon que j’ai retenu. A la fois sur le fait que je possède des limites, que je ne suis pas au fond de moi-même ce que je présente d’ordinaire en société, ce serait bien trop effrayant pour les uns, excitant pour les autres. Entre la bestialité et la paix, la tranquillité il m’a fallu comprendre au bout du compte qu’il fallait bien faire un choix.

Cependant quand je croise les yeux de ma chatte, que nous nous regardons ainsi de longs moments, j’ai comme de la nostalgie qui me vient, un genre de poison aphrodisiaque et violent qui se met cavaler dans mes veines et mes artères.

Alors je prends une cigarette, je l’allume lentement, en tirant une ou deux bouffées et je me mets à peindre.