Avoir de la suite dans les idées

Qu’est ce que c’est qu’un artiste reconnu aujourd’hui ? Je me réveille avec cette question ce matin. Non pas que je sois obsédé par l’envie d’être reconnu, loin de là, mais tout de même cela vaut le coup de réfléchir un peu aux actions qui ont été mises en place pour obtenir cette fameuse « reconnaissance ». Pour voir, pour comprendre l’écart aussi qui m’en sépare, et les raisons pour lesquelles finalement je ne fais pas grand chose pour tenter de l’obtenir.

Dans le fond qu’est ce qui fait que moi je retiens le nom et le travail d’un artiste ?

C’est sans doute parce que je perçois une cohérence dans son travail, une suite dans les idées de ce qui me sera présenté de son œuvre. Est ce que ce qui est présenté est toute l’œuvre ? Parfois oui, parfois non. On ne retient finalement que peu de choses de l’œuvre générale d’un artiste, tout au plus une période, quelques œuvres liées à cette période qui, à force d’être montrées et remontrées finissent par identifier l’artiste et l’œuvre de celui ci. C’est rarement toute l’œuvre, c’est rarement le cheminement, ce sont juste des affiches publicitaires, quelques slogans.

Tout ce tralala que l’on fait autour d’un artiste ressemble généralement à de la publicité automobile. Un effet flash qui fait saliver le chaland. Qui donne envie. Le ressort principal, est cette envie de s’approprier quelque chose, que cela soit une partie de l’œuvre, ou bien glaner quelques ragots, quelques secrets, une singularité ou deux qui nourrira les conversations à propos de cet artiste là en particulier. Comme on parle d’un produit avec ses avantages et ses inconvénients.

La façon dont on s’intéresse à un artiste ou à son œuvre peut souvent en dire long sur soi et sur cette avidité. Surtout lorsque on jure tous les grands dieux que l’on est sobre et bourré de bonnes intentions.

Comme je n’avais pas d’ami, c’était logique que les écrivains soient en première ligne pour le devenir. Ils ne m’emmerdaient pas, ils étaient toujours accessibles, leurs livres en tous cas et j’étais libre totalement de me les inventer comme femme ou homme, personne ne viendrait jamais me contredire puisque au demeurant je ne parlais jamais de ça à personne.

Je n’avais pas d’ami dans le monde réel et donc je m’en inventais à ma convenance dans les bibliothèques. Voilà une façon d’approcher l’art. Est t’elle moins intéressée qu’une autre ? Pas du tout ! C’est juste une envie de s’approprier quelque chose de l’autre encore une fois sous couvert de bon sentiment avec une bonne base de malheur.

Je me souviens encore de mes lectures de Léautaud, de Stendhal, de Calaferte, leurs journaux essentiellement. Au fur et à mesure que je m’enfonçais dans le récit de leur quotidien je me l’accaparais, je finissais par ne plus voir les choses qu’à travers ces récits, je nouais ainsi une sorte d’intimité tellement j’étais moi-même dépourvu d’intimité avec le monde en général.

C’est assez lamentable lorsqu’on y pense. J’y ai souvent pensé n’étant pas totalement dupe de mes vices comme de mes vertus.

Ce qui fait que j’admirais ces écrivains devait cependant faire résonner quelque chose m’appartenant sans que je ne puisse jamais poser le doigt dessus. Leur fréquentation comme l’appropriation de leur pensée, de leur réflexion, me permettait de combler un vide que je pourrais résumer comme une absence totale de suite dans les idées.

Et curieusement c’est par leurs contradictions exposées dans leurs textes que leur cohérence intérieure m’apparaissait au travers de leurs chroniques bien plus qu’à travers ce que l’on considère généralement comme des œuvres majeures : les nouvelles ou les romans.

Le rouge et le noir me laisse de marbre alors que les chroniques italiennes de Stendhal m’enchantent. Il m’arrive en les lisant d’être tout à fait l’auteur sans que je ne puisse broncher. C’est à dire que je disparais totalement durant ces lectures, je m’oublie absolument. Je revois Grenoble comme le pauvre Henri Beyle et effectivement je trouve que c’est vraiment une ville sans intérêt, comme toute la populace qui peut y sévir.

Si je mets le nez dans Léautaud, du moins son journal c’est tout à fait pareil. Ma haine et mon désir de gueuses se mélange soudain pour provoquer à la fois l’envie d’être au sommet des Météores ou bien dans un cocon tout à fait encombré de bouquins et de bestioles affectueuses dans un pavillon de Chatenay Malabry.

Et du coup durant longtemps tous les repas que j’ai pu prendre, je n’étais que très rarement seul avec moi-même. Il y avait toujours un ou deux auteurs qui discutaient en moi-même des mille et un micro évènements de mes tristes journées, les interprétant à leur sauce, et ces sauces les relevant, les épiçant.

Kafka le pince sans rire évoquait les boxons et son impossibilité d’aimer normalement à Paul qui hochait la tête gravement en déclarant cher ami comme je vous comprend…Et soudain Henri Miller lâchait une connerie ou deux sur la saleté du monde, on débouchait une nouvelle bouteille de rouge et on restait en attente de ce qu’allaient pouvoir en dire Cendrars le bourlingueur en chambre.

visage d’un ami imaginaire huile sur toile 50×60 cm Patrick Blanchon 2019

Des amitiés de qualité que je me suis ainsi construites tout seul. Dans mon coin. Grâce au malheur d’être si bête ou si sensible ou si intelligent ce qui au bout du compte revient à peu près au même.

J’ai souvent pensé que j’étais inapte totalement à cause de cette difficulté à avoir de la suite dans les idées. Pas seulement comme artiste, mais comme homme déjà en premier lieu.

Sentimentalement quelle errance ! professionnellement aussi, et je pourrais énumérer tous les domaines ainsi des activités humaines sans que je ne puisse vraiment m’appuyer sur un seul m’indiquant une vraie suite logique, une authentique cohérence intérieure.

Pourtant j’arrive à la repérer d’autant mieux chez autrui que j’en suis dispensé cette suite dans les idées.

Et elle me fait souvent rire nerveusement.

Dans le fond il y a une sorte d’agence publicitaire logée dans ce genre de personne qui fait admirablement bien le boulot sans même que les intéressés s’en soucient. Une sorte de ligne éditoriale imposée dont ils sont privés de s’égarer. Comme aussi de cette fameuse « parole donnée » . Un truc amérindien sans doute détourné par le système économique débile dans lequel nous vivons et qui atteint à l’absurdité magnifique des normes Iso. Je fais ce que j’écris, je dis ce que je fais, je fais ce que je dis etc.

On parvient ainsi à de jolies cristallisations aux travers lesquelless les gens sont comme des insectes fossiles piégés dans l’ambre balte.

Voici le fossile d’un homme de bien et là l’ombre d’une femme de peu. Pour moi qui possède un œil de peintre ça ne fait pas vraiment une grosse différence, je vois juste un truc prisonnier de l’ambre et je trouve ça beau généralement.

Avoir de la suite dans les idées ? Sans doute que ça ne se voit guère chez moi quant à toutes les préoccupations normales qui animent mes contemporains.

Peut-être que je suis juste cohérent avec une idée du beau captée depuis le fond même de mon malheur permanent. Celui dont je n’ai plus honte du tout désormais. Et si j’y pense encore un peu plus loin, si je voulais absolument une suite à cette idée je tomberais nécessairement sur la joie c’est tellement évident que c’est pour cela que je prends bien mon temps, que j’aime m’égarer. Pour rester dans l’idée d’un malheur commun, ne pas sombrer dans cette joie qui serait évidemment absolument égoïste. Définitive et dépourvue de suite logique. Une joie comme un orgasme, une mort.