Franchement

Cela ne m’est pas venu tout de suite. Dans le feu de l’action je n’ai pas fait attention. C’est après coup, en repensant à l’entretien que nous avions eu quelques jours auparavant que cela a commencé à me tracasser. Je me suis rappelé qu’il ponctuait souvent ses phrases de « franchement » par ci, « franchement » par là et j’ai immédiatement retrouvé cette nervosité, celle qui accompagne généralement toujours ce genre d’entretien avec ce genre d’individu. Une tâche de fond, une sorte de bruit secouant l’air de rien toutes les cellules au niveau atomique sans qu’on n’y prenne garde dans le feu de l’action. Parce qu’on ne veut jamais entendre les signaux que le corps envoie. Parce qu’on est toujours dans la pensée et pas dans le vif, pas dans le corps.

« Franchement »… j’en ai usé et abusé pas mal aussi et en de multiples occasions.

Franchement tu ne crois tout de même pas que…

Franchement je t’assure que…

Franchement.

J’ai secoué la tête en allumant ma clope et en me disant que peut-être ces histoires de karma n’étaient peut-être pas si connes que ça finalement. Qu’on ne récolte que ce que l’on sème. Un peu de plus j’aurais presque eu de la nostalgie pour les boomerangs aborigènes, un peu plus de considération tout du moins. Le genre de truc dont je n’avais rien à secouer en général jusque là. Et puis, au bout du compte, je me suis aperçu que j’avais déjà terminé ma cigarette, que c’était absolument débile de continuer à fumer étant donnée la brièveté du plaisir éprouvé. J’ai un peu réfléchi à cette obligation que l’on se donne et qui finit par devenir une habitude. Celle de tout mettre en œuvre pour reproduire, répéter le fantôme du plaisir, de la satisfaction. Tout comme on ne réfléchit jamais vraiment en profondeur à cette obligation que l’on se donne de « rester dans la course » alors que finalement on s’en tape de courir ou pas dans le fond.

Franchement vous étiez vraiment bien positionné pour ce poste…

Franchement, cela me coute de vous le dire…

Je vais te dire franchement ce que je pense de tout cela….

Et donc la plupart du temps ce ne serait donc pas franc du tout. Ce ne serait pas français non plus que de dire perpétuellement franchement les choses à tout bout de champs.

Autoportrait en ado. Patrick Blanchon huile sur toile 80×80 cm

Plutôt chinois. Les chinois ne se déplacent pas en ligne droite. Ils construisent tout en spirales, en rond, ils organisent des réunions interminables dont la caractéristique principale est de tourner autour du pot.

A un tel point que j’ai pris depuis longtemps l’habitude de m’absenter de l’essentiel de ces réunions. Je griffonne en faisant semblant de prendre des notes et si on me demande mon avis, j’ai des phrases toutes prêtes à sortir au bon moment quelque soient les circonstances. A force on connait tout de la rotondité des platitudes, et on peut y poser son doigt comme sur une mappemonde en fermant les yeux. La suite n’est dûe qu’à l’intuition de l’instant, fruit d’expériences innombrables.

Cela faisait des mois qu’il me baladait. Tous mes sens auraient du être en alerte. Mon corps au moins. Mais voilà je m’obstinais à penser.

Franchement j’ai pesé le pour et le contre, mais ce serait une trop lourde charge pour l’entreprise.

Cela faisait deux ans que je travaillais là à mi-temps. J’avais repris tous les chiffres, toutes les données, une refonte à zéro de tout le système. J’avais pointé chaque poste, et mis en relief les anomalies, les disfonctionnements. Un coup de plumeau pour fignoler -une putain d’œuvre d’art bordel- après avoir flanqué les paluches dans la merde et m’être mis à dos les 3/4 des chefs de projets et des techniciens.

Et puis j’étais tombé sur le pot aux roses évidemment.

Ce qui déconnait le plus c’était toujours la même chose, le patron. Une idée à la seconde et pas vraiment de suite dans les idées. Faire plaisir à tout le monde c’était son dada. Et puis soudain acculé au mur par les délais, l’impossibilité, il exigeait le miracle.

Franchement je vous paie tout de même pour ça non ? Pour fabriquer du miracle. C’était la traduction instantanée que j’effectuais de ces colères lorsqu’il tombait soudain le masque et que je ne voyais plus qu’un gosse capricieux.

Franchement on croit que l’on vit dans un monde d’adultes mais… ce n’est de toutes évidences pas le cas. Je ne vais pas tout raconter ici.

Et puis franchement ça veut dire quoi adulte ? Ce serait être conscient et responsable de tous ses dits et gestes, quelle ineptie de vouloir répudier tout l’inconscient pour arriver à ça. Disparition de la surprise et du jeu. De la poésie.

J’aurais pu dire quelque chose à ce moment là mais son franchement m’avait dérouté sans même que je n’y prenne garde. J’ai fait comme d’habitude, j’ai serré le poing dans la poche, tourné 7 fois la langue dans la bouche et j’ai continué à rester calme, poli, souriant sans forcer, ce n’était pas le moment de fanfaronner non plus. J’ai horreur du gout de la victoire de toutes façons. Je n’avais pas envie de le voir me mentir plus qu’il ne l’avait déjà fait depuis des mois.

Un truc salvateur à ce moment me passait par l’esprit tandis que je le regardais gesticuler avec ses franchement à répétition. Une envie de lui décocher une bonne gauche en pleine poire. Tous les spectateurs exultant dans les gradins, Spartacus en sueur ivre de toutes les clameurs, Hercule réajustant sa peau de lion, bref… Valait mieux s’amuser à être zen et patient, ne s’occuper que de soi à étudier les limites plus difficile donc plus satisfaisant.

Finalement un patron c’est comme une ex. ça ne sert rien de pleurer, de hurler, de trépigner on s’abaisse vraiment trop et on perd complètement tout ce qui peut rester de dignité dans la relation. Reste deux possibilités, le poing dans la gueule ou la poignée de main stricte. A la japonaise sans glisser vers le hara kiri. De toutes façon c’est Mario Puzo qui l’a dit « c’est idiot de mourir ».

J’allais exactement faire comme ça. comme un samouraï et puis tout à coup je ne sais franchement pas ce qui m’a pris, je suis monté sur mon bureau installé là près des autres dans l’open space, J’ai dénoué ma ceinture, baissé mon froc et j’ai pissé sur l’ordi puis je me suis tourné et je leur ai montré mon cul. Ca m’a soulagé vraiment. L’idée d’être parfaitement ridicule de leur point de vue à tous je l’avais largement dépassée depuis belle lurette je m’en étais souvenu.

Enfin je me suis réajusté et puis j’ai dit au patron on règle tout ça par recommandé, espèce de sale petit con. Putain ça faisait un bien fou après tant de sagesse de se souvenir du taré profond que j’ai toujours été. Je renouais.

Je me souviens de mon sang froid au sein même d’un acte si complètement absurde. Comme dans un accident de la route, tout au ralenti.

Cela fait quelques jours que je ne suis plus revenu à la boite. J’ai allumé ma clope, encore une autre et j’ai encore une fois repensé à toutes ces phrases ponctuées de franchement.

Je me suis dit en moi-même aussi franchement tu ne peux pas faire autre chose de ta putain de vie que d’avaler toutes ces couleuvres ?

Et là j’ai compris qu’il y avait aussi du patron en moi, reste à savoir quel genre de gamin il est vraiment.

Mais comme on dit qui ne risque rien n’a rien, hein … franchement ?

2 réflexions sur “Franchement

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