Tout s’éteint doucement ou pas

Mort humide ou mort sèche, de façon lente ou rapide, fulgurante , hésitante, rectiligne ou spiralée, tout s’éteint doucement ou pas. Sauf « la conscience qui témoigne de la vie » selon René Char. J’aimerais croire à ça. Sans doute qu’au fond de moi je m’accroche à ça. La beauté c’est un peu ça. Croire malgré tout, envers et contre tout. La beauté du geste. Sinon on reste tête nue face à l’effroi, au dérisoire. Dans une vulnérabilité qui tourne à vide. Dont on ne fait rien, ou si peu. Quel gâchis.

Témoigner ne serait-ce que vis à vis de soi d’être ici ou là. D’être dans ce drôle d’endroit à la fois si banal et fascinant qu’est le moment. Sans doute écrit-on plus juste quand on pose le doigt sur ça. Le masque tombe comme feuilles en hiver, ici repose un arbre nu que l’on voit mort. Que l’on ne voit plus. Et c’est depuis cet aveuglement que l’encre coule comme des larmes qu’on ne cherche plus à retenir. Larmes de joie ou de tristesse qu’importe, ce que la conscience devrait retenir c’est qu’elles ne sont qu’humeur d’un moment. Et l’on va ainsi en se démantibulant peu à peu de moment en moment, borgne ou aveugle, rigide ou souple, comme on peut surtout.

Quand mon orgueil était bouffi d’espoir, juste avant le grand passage des mille et une déceptions je rêvais de décorporation comme de salvation. Des heures d’entrainement, des mois, sans doute des années allongé sur des lits, nu comme un ver à attendre de décoller. M’extraire de moi. M’envoler. Quelle absurdité de passer sa vie à essayer tant de façons de mourir. A se préparer sans relâche, obstiné, têtu, à valdinguer dans le néant. Poussé par l’orgueil et la conscience un peu trop aigue, mais ça va bien ensemble, d’être quelque chose ou quelqu’un plutôt que rien.

Si j’arrivais à être rien il n’y aurait pas de hiatus à la fin, pas de frontière avérée entre rien et rien. Un écoulement de rivière dans l’océan, et encore, une goutte d’eau dans l’eau. Immanence merveilleuse. Mais qui n’est encore qu’une pensée que le corps se refuse absolument de suivre.

Le corps a des soubresauts à ces moments là. Des spasmes. On jette un bras, un coup de poing sur les draps, sur les murs tapissés de papier peint. L’impersonnel étrangement logé dans le corps, celui dont on n’a généralement aucune idée, nous sauve du rien à l’improviste.

Et c’est bien étrange.

Alors donc l’étrange est une piste à suivre…que l’on suit. Une conscience soudaine surgit au sein même du somnambulisme. On devient lucide au fin fond du rêve. Et évidemment c’est une nouvelle aspérité. Rien d’autre qu’une simple aspérité. On se met à croire à la lucidité, comme avant on avait cru à tout un tas de choses. On trouve forcément une issue pour faire pénétrer dans la caboche cette sensation d’étrangeté, lui conférer du sens, du discours. Blablater là dessus remplace la catalepsie ordinaire.

voyage intérieur Patrick Blanchon huile sur toile format 50×60 2017

Dire tout cela sans broncher ça ne mange pas de pain. Bien peu d’ailleurs iront jusqu’au bout du bout pour comprendre qu’il n’y a pas grand chose à comprendre.

Ca ne se passe pas comme ça ma brave dame, mon petit bonhomme!

Et pourtant lorsqu’on y parvient quelle rigolade. Un bidule zen en forme d’éclat de rire. Mais attention de ne pas se tromper de rire.

Pas un rire nerveux.

Pas un rire de peur.

Pas un rire méprisant

Un rire plus fort que le sourire je me demande toujours si c’est possible. L’expression bien sur. Bah tant pis si c’est trop baroque, ridicule ou abscons.

Un truc qui désamorce toute gravité, toute pesanteur comme lorsque deux amants jouent avec un briquet à allumer leurs pets mutuellement.

Un rire douloureux lorsque j’y repense celui-là. Putain de nostalgie de mes vieux espoirs d’intimité.

Non j’y retourne. Un rire plus fort que le sourire, c’est bien, c’est absolument ça.

Un rire de moine zen édenté à souhait. J’allais dire un rire de crâne zen. D’ailleurs tous les crânes au final ne se marrent ils pas ? C’est bien le seul moment où nul ne peut avoir honte de ses dents n’est-ce pas. Quand on n’est plus qu’os, bien à découvert on comprend la vanité de toutes les dissimulations.

Tout s’éteint doucement ou pas, peu importe, du moment que l’on est encore en vie, que l’on peut en toute conscience dire « je suis vivant » maintenant, là tout de suite. Et se laisser porter par la force centripète ou centrifuge, comme une comète de glace traversant toute l’absence de chaleur, sidérante au début, de l’univers. D’ailleurs peut-on se plaindre d’être glace dans la glace ? Il ferait beau voir que les soleils naissent ainsi n’est ce pas !

NB. Merci à Caroline pour la phrase de René Char chipée sur son blog ! D’ailleurs pourquoi n’iriez vous pas faire un petit tour vers celui ci en empruntant ce chemin

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