L’art de régresser

Je me suis toujours interdit de pénétrer dans l’art thérapie. Pour la bonne raison que je ne suis pas thérapeute, je ne possède pas les « outils », la démarche, le savoir. C’est cette idée que je me fais de l’art thérapie comme je me suis aussi longtemps fait une idée de l’art tout court que je place en censeur. Les idées sont souvent des censures ou des oeillères quand on ne les crève pas, quand on ne les malaxe ni ne les pétris non plus.

Et puis je suis très accroché à la « magie » de la création bien plus qu’au raisonnement autour de celle-ci. Tout mettre en boite, en bocal, en cellule, avec de belles étiquettes, des substantifs ronflants et imbitables, m’excède en général, même si je n’en ai pas l’air.

Même si parfois je fais à peu près tout pour avoir l’air intellectuel.

Les réponses me gonflent. Surtout les plus rapides, éjaculations précoces propulsées à tout va par la raison raisonnable et raisonnante, à vide.

La question, par contre, ça me plait.

J’adore jouer avec. Il doit y avoir eut énormément de questions en suspens dans ce que l’on appelle l’archaïque enfantin. Le mien. Ces premiers instants où l’on est biologiquement vivant et enfin apte à tenter de traduire l’affect en représentation.

Pourquoi on ne peut pas tâcher les murs du salon de merde ?

Pourquoi on ne peut pas cracher sur papa ?

Pourquoi Maman est toute habillée alors que je voudrais bien sentir sa peau aux endroits les plus odorifiques, les plus secrets ?

Pourquoi je ne peux pas mordre mes contemporains, surtout mes contemporaines.

A la cuisse, à la fesse, à la joue ?

Et encore bien des questions de ce genre que la pudeur évidemment m’oblige à taire.

« Mince j’ai pété ma bike » Huile sur toile format 40×50 cm Patrick Blanchon 2017

C’est que la frontière est souvent floue, dangereuse, entre folie et création. Entre l’artiste et le fou furieux il n’y a guère qu’un poil de cul, un poil pubien. Imaginez un peu dans cette époque où le pelage est banni ce que ça peut donner…

J’ai déjà vue ma mine totalement dépitée dans les reflets des pubis lisses. Pas ceux des gamins, des gamines, mais de braves ménagères de 40 ou 50 ans passés.

Tomber ainsi sur l’âpreté et l’odeur de savon qui l’accompagne c’est fade. Une soupe sans sel. Un moment sans surprise. Une fois la surprise passée de ne voir que du tendre, de l’émouvant, du fragile mensonger , du vulnérable exhibé. Un chat sans poil, on pourrait s’attendrir pour éviter de laisser sourdre la férocité naturelle en soi. C’est là exactement où le bât blesse. Le bât des émotions des sentiments, de toute cette littérature de gare que l’on s’invente pour ne pas sombrer dans une saine cruauté. Etre social, s’accrocher au fameux vivre ensemble.

Mais avouez tout de même que certains ou certaines y vont plutôt fort dans la provocation. L’absence de poil m’horrifie, me décontenance, m’emmerde puis m’ennuie.

Il y en a même qui pousse le vice à s’épiler les poils du cul. Un comble.

Il en va de même pour les odeurs. Une asepsie effroyable.

Comme d’ailleurs dans les musées.

On devrait trouver quelqu’un pour faire une thèse là dessus. La réduction progressive du champs de l’art à proportion de notre débilité olfactive.

Moins on est apte à sentir la subtilité des excréments et des humeurs, plus on s’obstine à mettre au murs des petites fleurs et des petits oiseaux. C’est d’une perversité incommensurable non ?

Du coup peut-être ai je été trop rude avec l’art contemporain. Avec les installations de tuyaux, de tonneaux, de sac de sable et de montagnes de graviers. La merde en boite est assurément un message au souvenir perdu, au paradis de Milton et de Blake d’une monde merveilleusement puant à jouir.

Peut-être que tout ça n’est qu’une réaction à l’asepsie pour retrouver la vue et l’odorat si ça se trouve … ?

Une saine réaction dont la manière échappe au plus grand nombre.

Un peu comme lorsque j’avais les mains pleine de caca pour les poser sur le mur de la cuisine et la redécorer un peu plus à mon gout, faire une offrande artistique à papa et maman.

La frontière est toujours mince d’autant que je prends de l’âge, un peu comme à la marelle on sent qu’on est léger pour sautiller d’une case l’autre. Folie ou art ? Et si on s’en fichait finalement de cette frontière ?

Vous ne gagnez pas 120 000 $ et vous allez direct en prison dit monsieur le juge accompagné du bon usage des fruits drapé dans son mépris pour l’infâme individu que je suis.

-Mais j’ai voulu scotcher une banane sur le pubis imberbe de la prof de maths ? C’est de l’art je vous le dis !

Est ce que quelqu’un s’est au moins demandé pourquoi j’en suis arrivé là ? Et surtout comment ?

Bref… je ne vais pas m’étendre plus sur cette sale affaire de pubis imberbe provocateur qui m’aura transformé, au lieu d’artiste, en trou du cul.

Cela aurait pu être largement pire. J’aurais pu lui foutre dans l’anus et la promener ainsi une laisse au cou dans la cour du lycée.

Je sais être raisonnable malgré tout ce que l’on en dit.

Ou totalement givré.

Si on écoute tout ce que les gens disent … Comment s’y retrouver ?

Cependant je crois dur comme fer à l’art de régresser. Par de multiples tâtonnements, de recommencement en recommencement on peut très bien y parvenir. C’est à dire parvenir à ce lieu archaïque finalement où les mots ne sont plus rien. Où seuls les odeurs et les couleurs, les sons délivrent leurs messages directement sans médiation. Ca peut rendre fou les profanes comme les personnes sensibles et intelligentes. C’est souvent à un poil près… Mais si on ne risque rien on n’a rien comme on dit.

3 réflexions sur “L’art de régresser

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