Inceste

Le héros impénétrable que l’on aperçoit dans les films, notamment issus d’une culture protestante ou anglo saxonne fut un modèle enfantin. L’idée que l’on ne puisse pénétrer en moi comme dans un moulin surtout me séduisait énormément. On m’avait déjà tellement fait le coup que j’avais fini par trouver tout cela très fatiguant. Mes parents évidemment se désennuyaient à explorer le vertige que proposait l’enfreinte de nombreux tabous. Mine de rien dans un cadre aux allures parfaitement normales ou ordinaires.

Souvent je me suis demandé si je ne rêvais pas. Si je n’étais pas absolument tordu. Tellement le cadre de l’ordinaire et du normal, en vase clôt renforçait mes doutes. Pire, j’en arrivais régulièrement à des Everest de culpabilité lorsque je constatais ces doutes. Ce normal là repoussait la notion d’étrangeté bien loin des frontières de l’étrangeté ordinaire. Une étrangeté de bon ton que peut normalement percevoir un tout jeune garçon au contact d’un imaginaire de bon ton tété au pis des belles histoires de Walt Disney.

L’impénétrabilité sexuelle et mentale m’était comme un saint Graal. John Wayne était alors ni plus ni moins que la réincarnation d’un des chevaliers de la Table Ronde. Je faisais tout pour singer son regard bleu acier dans l’espoir de parvenir à me tirer d’affaire définitivement. A devenir totalement insensible surtout à tous les assauts physiques et verbeux que ces grandes personnes respectables, et donc que je devais respecter, qu’étaient mes parents

Ce fut difficile de survivre. Absolument inimaginable à l’époque de comprendre le mot vivre sans éprouver la nausée. Vivre et jouir, s’enivrer de pouvoir, n’importe comment, n’importe où, à n’importe quel moment comme ça leur chantait. Déchainer à la fois l’orgie et la violence comme le mensonge et la mauvaise foi. Les coups et les caresses. Un embobinage totale.

J’aurais pu ne jamais m’en relever. Je ne sais toujours pas vraiment si je m’en suis vraiment relevé.

Tout cela laisse tellement de traces et d’amertume, de violence héritée qu’on l’accepte ou pas.

Eli eli lama sabachthani huile sur toile 30×30 Patrick Blanchon 2018

Et pourtant je suis toujours là. C’est un fait. Je ne me suis pas suicidé par dépit, je n’ai assassiné personne, je n’ai pas sombré dans la délinquance la plus crasse, pas plus que, je l’espère toujours, dans la folie furieuse.

J’ai choisi le rêve, l’étude et l’art pour m’en sortir. J’ai choisi le bon côté des choses. J’ai été au bout du bout de ma vulnérabilité de mon insignifiance, de mon impuissance parce qu’il n’y avait pas d’autre solution pour moi, pas d’autre issue que celle-ci. Pas pour pardonner à qui que ce soit, mais pour comprendre. Comprendre à la fois qui je suis et ce qu’ils furent, ce que nous sommes.

La magie noire était tentante. Tentant de devenir un noir toltèque dont le seul intérêt serait de détruire ou de posséder. J’aurais pu le devenir en de nombreuses occasions. Mais c’était trop facile. Avec le temps on se fatigue de la facilité.

C’est vrai que toutes les personnes victimes d’inceste vues sous l’angle du vivre ensemble, du savoir vivre, sont des victimes.

C’est vrai.

Ce que l’on ne dit pas souvent c’est tout le danger et le courage à traverser, la résilience. Tout cela donne un pouvoir dont on ne parle guère. Il s’en faut d’un cheveu souvent que la victime devienne bourreau, ou sorcier, sérial killer, ennemi du genre totalement.

Ce qui fait basculer le choix vers le bon, l’utile, le juste ce sont les rencontres. Je ne sais pas si on peut parler de chance, de loterie. Parfois lorsque je regarde un peu attentivement les choses je vois comme un plan sur lequel les événements s’emboitent avec une justesse, une pertinence absolue et qui donne à la Providence une figure importante pour ma pensée sauvage.

Souvent j’ai douté de l’art comme planche de salut. Et j’ai encore raison d’avoir parfois ces doutes. Il n’y a pas vraiment de notion de salut qui tienne le coup. Et c’est en l’abandonnant que l’on rencontre l’art je le crois vraiment désormais.

Parfois je comprends des phrases que tout le monde considère comme appartenant au domaine du religieux, du miraculeux, mais qui pour moi sont désormais d’une simplicité enfantine.

Comme « lève toi et marche  » cela a l’air vraiment tout con à première vue ou totalement saugrenu, religieux quoi…

Mais c’est juste. Lève toi et marche, c’est une action dont le moteur est la foi, c’est le fruit d’un choix, d’une décision prise envers et contre tout.

8 réflexions sur “Inceste

    1. Merci pour ce retour Danielle ! C’est bien vu. Le hiatus entre la peinture et le texte tient sans doute au fait que je place la justesse de la sensation, de l’émotion dans la peinture. Tout récit demande à la fois du recul , de l’organisation, de l’artifice même s’il s’appuie sur une « vérité » . Bonne journée !

      J'aime

  1. Et moi qui ai longtemps cru que nos campagnes québécoises profondes et catholiques étaient le haut-lieu de l’inceste et toute ces sortes de choses. Mon défunt père (qui aurait bien 110 aujourd’hui) me racontait que les villageois organisaient des battues pour capturer les vicieux qui attrapaient les enfants pour jouer à bien d’autre chose qu’à la marelle et leur offrir de bien singulières sucettes à lécher (pas les bons pères de famille, évidemment). On les déshabillait en tenue d’Adam, on les ligotait à un poteau de coin dans un box à bétail, on leur apportait de la compagnie dans la personne d’un veau qu’on avait préalablement eu la bonne idée d’affamer. Après, les enfants pouvaient alors respirer tranquille une bon quinze jours trois semaines au moins.

    Aimé par 1 personne

    1. Encore faut il le savoir dans ma cambrousse tout était silencieux et en plus quand on ne sait pas comment c’est ailleurs on finit par se dire que c’est normal. En tous cas merci , l’image du veau affamé et des sucettes à lécher est cocasse. Je vais regarder le veau d’un autre œil c’est sur !

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.