Le retour du nagual

C’est par l’énergie puissante des reins et du bas ventre que sa présence est perceptible. Une puissance brute, dépourvue de pensées délicates pour panser la conscience ordinaire blessée dans son impuissance à se penser justement. On dira ce que l’on veut pour s’en extraire, on parlera du sale, de l’immonde, de l’abject, des démons et d’une énergie noire appartenant au monde de l’ombre.

Ce ne sont que des mots. Le nagual s’en fout.

Le nagual ne pense à rien. Il ne fait qu’agir. Il agit perpétuellement sans que nul ne le voit. Il n’est que l’immobile se rêvant mouvement comme le mouvement se rêvant immobile. Et tout un tas d’autres choses encore que l’esprit humain ne sait pas, ne peut savoir dans son orgueil comme dans son humilité.

Soudain, déconcertant, paradoxal et fulgurant et en même temps extrêmement intime lorsqu’on a subit son passage comme un ouragan, quand il a tout rasé de ce que l’on pensait avoir si bien élaboré, et peiné à construire. Le nagual est aussi émouvant que la rosée, le sein lourd ou le regard d’un nouveau né. Il dépossède comme il remplit l’être à son grès.

Je l’avais perdu de vue quelques jours, quelques semaines, peut-être même quelques mois en raison de cette préoccupation nouvelle et virale. Je m’étais donné l’obligation de me sentir concerné comme tout à chacun. En étant à la fois ici , là et un peu ailleurs tout à la fois. Agitant les bras et les lèvres comme un parmi tant d’autres à jouer les sémaphores. Les moulins à vent et don Quichotte en même temps.

Et puis quelque chose a fini par craquer tout au fond fruit de tous les efforts de résistance.

Je me suis dissipé.

Fusain sur toile format 40×50 cm Patrick Blanchon 2009

J’ai regardé la table avec sa belle nappe blanche et tous les couverts, la décoration, les ampoules et les guirlandes, ce sont mes yeux qui soudain se sont mis à clignoter.

C’était irréel.

J’ai vu l’illusion en entier. Et puis j’allais encore dire quelque chose pour me rassurer sans doute. Mais rien n’est venu.

Le silence en préambule. L’antichambre d’une prémonition qui ne tarderait pas à se réaliser au fond même du rêve. Quelque chose d’insolite a traversé l’espace et je l’ai suivi.

Une fée voltigeant dans la pénombre, une fée et une pénombre que moi ou quelque chose auront inventées.

Et puis un monde gris souris. Sans noir ni blanc. De la cendre et de la poussière.

J’ai encore fermé ce que je crois être les paupières, les yeux. Je me suis mis à douter de tout et de rien, de moi surtout.

De mon corps comme de mon esprit. Je me suis déballonné en disant bon sang mais tout est tellement vain !

Je ne fus plus que flaque au sol.

Et là, à ce moment là j’ai entendu son pas, j’ai encore eut ce toupet ou cette force ou je ne sais quoi.

Le nagual était là et j’étais là.

On ne faisait plus qu’un dans ma dissolution à la constater ensemble et chacun de notre coté.

Explosion d’une comète, feu d’artifice capital, mais inversé

Tous les fragments revenaient à la source de l’explosion, reconstituant le plus profond des silences et la nuit la plus noire.

Peu à peu le monde se recréa encore, il se recrée sans cesse.

La table redevint table ou banquet, des silhouettes s’agitèrent, je me surpris à pénétrer dans la scène sans exagération cette fois, une surprise supportable et même agréable, un couteau à la main à trancher le muscle adducteur d’une huitre, l’une après l’autre sans trembler, sans même me blesser.

J’ai eu les larmes aux yeux comme une andouille. Le nagual était venu, encore une fois, je l’avais vu passer, encore une fois je l’avais laissé filer, comme d’habitude.