La niaiserie

« À rebours de son cadet, Philippe, en ces matières, professait les théories des pères bourgeois du temps, qui étaient qu’un jeune homme doit jeter sa gourme et que le plus tôt est le mieux. »
Abel Hermant – L’aube ardente – 1919

Le passage obligé. Une maladie qui touche le jeune poulain, jeter sa gourme c’est en gros émettre du pus par la gueule. Afin de pouvoir devenir cheval et de préférence étalon. Que le plus tôt soit le mieux c’est dire comment l’éleveur est impatient. On ne saurait faire quoique ce soit d’utile ou de convenable de la bestiole avant que cet évènement advienne. Entre la maladie de jeunesse et ce qui sert à maintenir un mors, cette chaînette indispensable pour diriger la bête, pas vraiment de distinguo, étonnante association de mots au cours des années.

On pourrait aussi parler de la niaiserie comme l’aspect gauche d’un gamin, c’est aussi désolant d’être gauche que d’exhaler du pus. C’est dire encore la nécessité de patienter un brin, de considérer que tout passage s’effectue encore dans une certaine douleur, tout enfantement, comme toute véritable naissance. Se déniaiser ou jeter sa gourme, c’est arrêter d’être jeune et inutile, puceau. Pour être un homme un vrai ou un cheval, un étalon c’est tout à fait « normal » de passer par là pour le bourgeois qui donne le la aux idées de maturité, à tous les braves gens de l’époque.

Cette niaiserie, cette gaucherie, cette innocence, elle ne sert à rien. La rêverie tout comme la masturbation est un péché, une erreur d’aiguillage totale, et qui ne nourrit pas son homme. Quelque chose qui ne produit rien. Un poids à supporter plus ou moins patiemment jusqu’au moment où enfin on sera libéré de ses sales contingences. Par une tante, un oncle, une chèvre, une pute, une fille de rien, un souillon, une boniche.

C’est drôle comme il faut généralement que le vaisseau qui emporte l’innocence au loin, qui l’arrache, soit considéré comme méprisable, ou drolatique. Et aussi comment on traite les tantes en général au même niveau que les vulgaires nymphomanes.

Peut-être parce que la tante c’est souvent le double. Du double au trouble il n’y a qu’un pas.

On tenta de me déniaiser pratiquement tout de suite. L’impatience de mon père a avoir un fils se heurta à la volonté de ma mère qui espérait une fille. L’un voulait que je me dépêche de grandir en tout, tandis que l’autre voulait que je m’ouvre à tout. Entre l’érection et l’accueil obligatoires, dans ce paradoxe j’ai fait mes premières dents. Et aussi dans l’allégorie comme la métaphore qu’empruntèrent ces deux volontés contraires.

On ne parlait pas de sexe, jamais. On le pratiquait cependant tout le temps, un peu à tort et à travers et surtout en toute violence. Par la bouche, par le plat de la main, par le fouet et le manche de pioche ou de balai.

Ou lorsqu’on y faisait référence c’était graveleux, vulgaire, grossier. La niaiserie pouvait se décliner en tant de synonymes que mon gout des mots doit bien prendre sa source dans cette abondance aussi.

Mes pensées de meurtre, comme de suicide ne me lâchaient pas. Dans la journée ou dans la nuit j’étais à la fois ou tour à tour victime et bourreau. J’étais les deux cotés de la médaille. Par amour je présume. Parce que malgré tout ce sont les parents et il faut les aimer. Amour et haine finalement aussi ça se rejoint très tôt.

Je ne sais plus vraiment ce qui faisait le plus de dégâts. Leurs assauts physiques où leurs mots. Il y avait toujours une confusion quant à leurs intentions. voulaient-ils mon bien ou ma mort ? c’était la question perpétuelle qui me hantait gamin.

Quand j’étais dans ma coquille petit format 24×30 cm acrylique sur carton Patrick Blanchon 2017

C’était obsédant à souhait. ça ne me lâchait pas le jour, ça ne me lâchait pas la nuit. J’étais d’une niaiserie fabuleuse. D’ailleurs confusion et niaiserie ça va assez bien ensemble quand j’y repense. A croire qu’ils l’avaient attisé exprès cette confusion afin que je puisse la traverser dans l’urgence, que je cherche de mon propre chef à m’en extirper si possible. Que je participe.

Mais la plupart du temps quand tout me tombait dessus ça me rendait mou comme une chique. Pantin démantibulé totalement.

Il m’affublait alors d’un long nez. Mais tu te rends compte comme tu mens Pinocchio ? Mais quel niais, quel petit hypocrite celui là alors. Il voulaient exciter l’arrivée de quelque chose de plus. Putain ce gosse ne veut rien, ne s’intéresse à rien, il n’a aucun désir.

Et pour cause. Comment aurais je pu en placer une tant leurs assauts étaient rapprochés. Il se relayaient même pour que je n’ai aucun temps de répit véritable, aucun recul possible. Au bout du compte j’étais terrorisé à un tel point que je connaissais la terreur par cœur. C’est grâce au cœur finalement que j’ai pu trouver quelque chose d’apaisant au centre même de la terreur. Une sorte d’équilibre que j’ai découvert entre la hauteur et la bassesse. Soit je grimpais dès que cela m’était possible sur un arbre, soit je m’enfouissais dans un trou sous la maison et rampais pour atteindre le fond.

Mon psychisme connu ainsi des hauts et des bas tout de suite qu’à seule fin de me proposer de trouver l’équilibre entre les deux. Ma mission. Une sorte d’héritage peut-être aussi en fin de compte. Ils m’avaient tous flanqué sur les épaules une sacrée niaiserie.

Fallait que je me dépatouille avec. Pour voir si je n’étais pas le fameux messie. Celui qui allait sauver l’honneur de tous les membres vivants ou défunts du clan, de tous les clans qui s’étaient associés au cours des siècles des millénaires pour en finir avec cette affreuse niaiserie. Avec l’innocence, comme avec le pucelage, la gourme.

Pourquoi détestaient il à ce point l’innocence, la niaiserie ? Si ce n’est parce qu’elle les avait entravés, qu’elle les entravait encore à certains moment de leur vie. Parce qu’à chaque fois qu’ils lui obéissaient ça finissait mal généralement. Le plaisir récolté était éphémère. Ils détestaient cela, l’éphémère. Leur but était de durer. Ils avaient connu la guerre, la misère, le manque. C’était sur ces symboles là qu’ils se basaient. Et toutes les histoires, les interprétations qu’ils s’étaient crées à partir de ça. Il y avait bien de la souffrance, quelque chose d’insoutenable qui créait une urgence perpétuelle dans leurs cellules. Et ce de façon systématique, pas consciente à force d’entrainement. Du reflexe et rien d’autre au terme d’une gigantesque maîtrise, d’une annihilation totale.

Des générations entières s’étaient passés le relais. C’était devenu probablement génétique. La niaiserie comme la gourme représentaient tout autant l’enfer que le paradis perdu.

J’aurais pu devenir totalement cinglé. Devenir fou vraiment ou moine. Une telle haine, un tel amour étaient insupportables. Je ne parvenais que rarement à trouver la quiétude, la mesure, l’équilibre. Une excitation majeure et perpétuelle, une fréquence m’agitait, me secouait sans relâche.

Quand tout était à un tel point éprouvant, que je ne pouvais plus me raccrocher à rien, je pénétrais dans l’aboulisme ou la catatonie.

On pouvait alors tout me faire je ne réagissais plus du tout. Je m’accrochais à la seule chose tangible que j’avais découverte. Respirer. Inspirer, expirer.

A ces moments là j’étais à la fois là et pas du tout. Je n’étais plus que vent, air et souffle. Une sorte d’issue s’ouvrait ainsi, un néant, dans lequel je m’engouffrais comme un mineur de fond dans une galerie. Ma conscience s’accrochait à ce souffle, se mêlait strictement à son rythme. tout le reste disparaissait du dehors et du dedans. Je voyageais ainsi du lourd à l’allègement total. N’importe quoi alors pouvait arriver, rien ne pouvait me faire broncher. J’étais au delà même des bronches dans le quantique. A la fois là et ailleurs.

L’éducation que l’on subit, qu’ on l’accepte ou pas, reste. Elle aussi devient reflexe. Logée au plus profond de notre inconscient. On a beau y penser ça ne change rien. Une fois que l’on sait conduire on ne pense plus à toutes les difficultés traversées pour y parvenir. On conduit c’est tout. De préférence en allumant la radio, pour se distraire de l’ennui lorsqu’on se retrouve sur l’autoroute.

L’idée de devenir adulte c’est un peu ça. Accumuler de l’expérience, se déniaiser pour ensuite faire les choses sans trop y penser, dans un ennui de rigueur. Je me suis souvent dit que la perte de la niaiserie c’était d’ouvrir une porte qui donnait sur l’imbécilité.

Et bien sur j’ai refusé l’imbécilité. Je suis souvent revenu à la niaiserie pour l’explorer. Pour comprendre tout le mépris qu’on ne cesse encore de lui accorder. D’ailleurs concernant les femmes je n’ai jamais choisi non plus les plus sages, les plus « adultes », les plus brillantes, après avoir fait le tour de ce que j’en ai découvert brièvement dans mes toutes premières expériences.

Les filles de rien m’allaient bien mieux. Je me déniaisais de l’intelligence à leur contact. Je découvrais dans leurs étreinte une réalité rassurante, une chaleur animale qui me renvoyait à ma nature animale. En baisant ou en faisant l’amour je ne pensais plus à rien. Je respirais là aussi. La respiration et le sexe pour ne pas succomber trop vite, pour apprendre l’autre, pour échanger, pour s’éreinter au début chacun de son coté et finir par s’associer, se mêler, se mélanger et décoller. Le respect de l’animal envers l’animal.

Evidemment je bannissais l’humain. Je ne voulais pas en entendre même parler. Quelques soient les mots prononcés ils n’avaient aucun sens. Tous les je t’aime, les je t’adore, les tu me manques. tout cela n’était que de la plaisanterie. Je découvrais une sorte de cruauté qui me servit de guide encore durant des années. La cruauté c’est encore un mot. Sans doute devrais parler d’une énergie plutôt, d’une alliée dans l’énergie. D’une manière de nommer l’impeccabilité. Ce n’est pas de la méchanceté. La méchanceté c’est une faiblesse. C’est trop facile la méchanceté.

La cruauté est en relation étroite avec la niaiserie, l’innocence. Elle la jauge, ne la méprise pas pour autant, elle lui offre même un espace de liberté. On est cruel seulement lorsqu’on met un terme soudain à cet espace, voilà tout. Et la raison pour laquelle on le fait n’a pas besoin d’être justifiée, expliqué. On n’en éprouve pas le besoin. c’est ce qui est incompréhensible à l’autre bien souvent.

Et en même temps c’est un cadeau. C’est un présent. C’est quelque chose qui semble dire que tout est seulement là dans le présent et nulle part ailleurs. Voilà le genre de cruauté, ou d’impeccabilité, comme on voudra.

Dans le fond lorsque je repense à tout cela, à la niaiserie, à l’intelligence, je ne vois que des fréquences d’énergie désormais la plupart du temps. Des énergies qui passent comme les saisons, avec du chaud, du froid, des pluies et des grands vents qui balaient et nettoient la plaine. Cette vision peut déclencher soudain en moi des larmes ou la plus grande des cruautés ce n’est pas bien important c’est comme la haine ou l’amour qui nous traversent ce sont les mêmes énergies les mêmes fréquences qui secouent l’être qu’il soit humain ou animal, minéral ou végétal, peu importe. C’est cela ma niaiserie profonde en même temps, celle que j’ai réussie à conserver et à entretenir comme une petite flamme. Elle parait insignifiante, ridicule parfois mais vous ne pouvez pas savoir comme elle m’est précieuse et comme j’y tiens.

2 réflexions sur “La niaiserie

  1. Plutôt que de « niaiserie », je préfère parler de l’enfant qui continue de vivre en nous, à moins de devenir un parfait imbécile. C’est sans doute un privilège féminin de pouvoir garder la « fraîcheur » de l’enfance sans être pour autant être traitée de « niaise ».

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