Deuil

Quelque chose cloche dans l’espace temps. Cela ressemble à la réalité de tous les jours, mais ce n’est pas la réalité. Du moins celle que l’on connaissait, ou que l’on croyait connaître. Une hésitation entre les deux. Et ce doute, cette oscillation semble s’accélérer de plus en plus. On pressent que quelque chose ne va pas tarder à nous tomber dessus. C’est assez vague au début, on pense à l’imagination qui fait des siennes. Il arrive même que l’on tente de blaguer pour exorciser cette marée silencieuse qui monte et ne va pas tarder à nous submerger.

Et puis c’est le choc. On apprend l’inéluctable, on ne peut plus éluder. Quelque chose s’en va et c’est irrémédiable, épouvantable. On l’entend mais on ne veut pas l’entendre. On n’y croit pas.

Il faut quelques instants, parfois des jours, des semaines pour faire le tour complet de ce qui vient de se produire. C’est trop abstrait, la pensée ne peut s’accaparer cela tout de suite. C’est avant tout un non sens. Un gouffre dans lequel tout le sens se perd. C’est insensé. Quelque chose en relation avec l’incroyable, le fantastique, la science fiction. Tout cela encore enchâssé dans le banal : le froid mordant d’un matin de janvier, l’odeur de café dans la cuisine, une cigarette qui nous dégoute et que l’on fume à moitié tandis que la présentatrice de la météo débite ses minimales et maximales dans le poste de radio que l’on a allumé machinalement, comme tous les matins. Cela a l’air d’un matin comme tous les autres pourtant. C’est d’autant plus stupéfiant.

Mais très vite il faut se reprendre. On se rebiffe. Ce n’est pas possible de démarrer comme ça la journée. Aussi abattu, lessivé, ruiné totalement. On se lève, on fait quelques pas. Le corps doit bouger, s’agiter. comme si le mouvement pouvait déplacer les lignes, les frontières de l’événement, dans l’espoir de l’esquiver peut-être, de l’enjamber, mais tout est tellement lourd, pataud, tout part à volo.

On se sent tellement lourd, c’est à vomir. On s’en veut d’être aussi lourd ou on en veut au monde entier soudain. Il faut en vouloir se dit-on c’est l’issue peut-être. Colère froide ou gueulement intempestif, faut trouver un moyen absolument pour vider ça. Pour se débarrasser de ça. On l’espère tout en sachant déjà que c’est vain. Mais on espère.

On est déçu d’être aussi faible d’espérer. L’égoïsme comme seul refuge toujours. Ca ne peut pas m’arriver à moi ce matin merde ! Mais qu’est ce que j’ai fait au bon dieu ? Pourquoi moi ? On sent bien que l’on glisse vers quelque chose de trouble, de minable. On se laisse glisser malgré tout faute de mieux. Peut-être après avoir serré les dents, les poings, tapé dans une cloison, se laisse t’on glisser avec cette douleur musculaire, un hématome naissant qui nous accompagne. La douleur physique est une compagnie à la douleur morale, mentale, cordiale. On n’ose pas se sentir seul face à ça. Surtout si on est seul déjà.

Quant à l’autre, il est un instant le responsable quand on en a plus ou moins terminé avec soi. Avec la fatigue et la colère mêlées. L’autre qui nous laisse seul. L’autre qui sans prévenir vraiment a disparu. L’autre qu’on ne verra plus. Comment est ce possible de ne plus voir ce qui a toujours été là ? On ne sait pas faire. On ne sait pas vivre ça. C’est d’une brutalité telle qu’il faut s’élever ou s’abaisser à la même fréquence instinctivement. Etre brutal aussi pour simplement tenir le coup. La colère comme bouée de sauvetage. La colère contre soi, contre l’autre, contre tout. Le refus dont elle ne cesse de parler, le déni comme on dit.

« Je ne veux pas » voilà ce que ça dit. En gros.

Ca peut durer longtemps de ne pas vouloir, envers et contre tout. Rien ne peut panser pendant qu’on pense à ça. On se sent seul et tout ce qui peut s’approcher d’une idée d’aide, de secours est dégoutant. On ne veut voir personne. Si on le pouvait on s’enfouirait dans une galerie comme un mineur au plus profond des entrailles dans le noir pour ne plus rien entendre, pour ne pas sentir la compassion, l’amitié, de toutes ces personnes qui disent  » je comprends , je te comprends ou encore moi aussi je suis passé par là »

Une compassion qui s’infléchit régulièrement en témoignage, une tête de gondole, un divertissement ni plus ni moins. C’est ce que l’on pense au fond.

Creuser au fond, seul et ne rien entendre.

« Looking for a good Tyrant  » Asger Jorn 1969

Mais c’est ridicule vous dira t’on. Oui c’est ridicule de perdre un ami cher, de perdre un être cher, d’apprendre par ricochet qu’on n’est pas immortel. Que personne ici bas ne l’est, que tout est atrocement éphémère. On a beau avoir des lettres, de la culture, le sens de la nuance, du discernement, de l’humour même. C’est comme si soudain on nous en avait barré l’accès. Aucun recours.

Sauf évidemment si on veut encore faire le kakou, faire semblant, jouer l’indifférence, garder le mystère intact. Est ce que les autres ont vraiment besoin de tout savoir ? John Wayne. forteresse imprenable. regard impénétrable, soi disant. Mes couilles !

Il suffit d’un rien pour que tout parte en sucette. Une petite cuillère qui tombe, un sucre qui résiste à la sécabilité et nous tord le doigt. T’as pas l’air dans ton assiette, qu’est ce qui ne va pas ?

foutez moi la paix, ta gueule, on peut aussi tout à fait s’effondrer soudain, faire pschitt, se retrouvé collé au plafond comme une crêpe. Puis repartir dans le déni encore. Mais non tout va, tout baigne, je dois y aller, on s’appelle.

C’est presque une chance d’être seul absolument à ces moments là se dit on pour se consoler. Un peu. Ou pour plaisanter avec cette sensation d’être totalement ridicule qu’on n’ avait pas vue. Ridicule et souffrance, un nez au beau milieu de la figure.

Les jours passent. La digestion est lente. On est comme un boa qui a avalé un ours. Mal au crâne, aux mâchoires. Etre vache et ruminer jour et nuit la colère, l’absence et tous les si . Le si j »avais su permet l’accès au souvenir et le démarrage des négociations.

J’aurais pu faire j’aurais pu dire crée comme une seconde ligne, parallèle dans l’espace temps. Il ou elle aurait pu aussi. Et si ma tante en avait etc. Avec des si on mettrait Paris en bouteille. C’est d’un crevant la négociation et tous les mensonges qui vont avec.

Au début on ne se rend pas compte. On est presque content d’avoir trouvé l’astuce. Négociant de la douleur, marchand de coton, de compresses, de cataplasmes, de baumes autant d’essences distillées aussi qui mènent à cette ivresse. Cette possibilité qu’on a de tout remanier en pensée et en imagination, les paradis artificiels.

On en fait le tour. On fait le tour de tout quand on ne sait pas rester en place. On se fatigue de faire ces tours aussi. ça donne le tournis, on voit bien qu’on se transforme en girouette. Et evidemment on voudrait bien que ça aussi ça nous lâche, ça s’arrête. Sauf qu’on a épuisé toutes les cartouches. Plus de munitions comme un paquet de clopes vides.

Un coup de vent, il ne suffit que de ça. Un coup de vent qui nous bouscule en allant chercher le pain et on prend alors conscience de cette fragilité inouïe. On n’y résiste pas. On n’a plus envie. On se laisse balayer pour voir comme au poker. Encore un coup de bluff ? va savoir … Mais là curieusement ça tient. ça ne nous lâche plus, la dépression recolle tous les morceaux éparses qu’on pensait perdus. En même temps elle les recolle comme une artiste cubiste. La tête dans le cul c’est pas moi ça quand même ? Si ?

Bon. Et bien d’accord je suis donc ça finalement. Enfin que je sois ça ou autre chose ça n’a plus grande importance. D’ailleurs plus rien n’a d’importance. tout est phénoménalement égal. Dépression et ennui recrée encore un monde différent et familier. La répétition perpétuelle. Les mêmes phrases. Les mêmes gestes. Un jour sans fin qui dure et se répète inlassablement pendant 1, 2, 3, 10 ans et plus parfois. Finalement on s’habitue.

Pour s’accrocher le papier millimétré, les habitudes. On s’y accroche et on y tient. Ne m’emmerdez pas avec vos surprises.

On s’affaisse. On rapetisse. On s’étrique aussi. On se couche tôt, et on se lève encore plus tôt. Et enfin on meuble. On chronomètre, on regarde la montre, la pendule. a telle heure je fais ci, à telle heure je fais ça. Faut tenir jusqu’au soir. Et le soir est à 19h.

On rentre dans la chambre et on se sent pas trop merdeux. On a enchainé sans s’écrouler toutes les promesses que l’on s’était faites pour la journée. comme hier. On a l’impression vague de gagner quelques points. De ne pas totalement en avoir fini avec une vieille idée de dignité.

Les années passent. On n’a pas d’idée. Juste des habitudes. On ne veut surtout pas d’idée.

Et puis un matin comme tous les matins, un matin comme celui qui a tout déclenché, un 28 janvier, on sort sur son palier et on entend un oiseau chanter. On le reconnait et c’est quelque chose d’extrêmement étrange cette notion de déjà vu, cet air si cruellement doux et familier. Pour un peu on ne sait pas si on a envie de rire ou de pleurer. comme un long écho ou un appel. Tout se passe en silence après. Un sourire à la caisse, un pas de danse dans les flaques d’eau, un livre sur l’étagère qu’on dépoussière.

Comme c’est drôle la vie tout de même …

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