Le détail et le fragment dans la peinture 2

Partie 2

Le contexte

Voici la suite d’une série de notes sur la notion de détail et de fragment dans la peinture. Pour consulter la première partie de cet article vous pouvez suivre ce lien.

Comme nous l’avons vu précédemment on date l’importance du fragment dans la peinture à partir du XIX ème siècle. Cela ne signifie pas que la notion de fragment n’existait pas auparavant.

En 2018 au Petit Palais à Paris on notera une exposition consacrée à l’architecte Jean-Jacques Lequeu qui exhumera de l’oubli une série de dessins d’architecture qu’on a longtemps considéré comme singuliers et inclassables. Parmi le fond important que l’on peut parcourir à la Bibliothèque Nationale, la partie « érotique » des œuvres de Lequeu sont réservés à l’Enfer de celle-ci.

La sauvage blanche Jean- Jacques Lequeu

Ce qu’il y a d’intéressant dans le travail de Jean-Jacques Lequeu c’est son intérêt pour le fragment au travers notamment du portrait, autoportrait et ses représentations en gros plan du corps féminin. C’est une oeuvre qui serait passée sans doute pratiquement inaperçue sans l’obstination d’un historien de l’art, d’origine Autrichienne, Emil Kaufmann et ses quelques textes se référant au dessinateur parus en 1952. A cette époque qu’une telle œuvre soit soudain exhumée apparaitra si peu crédible qu’on pensera à un canular de Marcel Duchamp.

Cependant le monde des artistes s’intéressant à l’érotisme au milieu du XIX ème siècle connaissait certainement une partie de cette œuvre, et il est fort probable que les photographes notamment s’en soient soudain beaucoup inspiré et par ricochet, les peintres et même les sculpteurs.

Ce qui est intéressant dans la redécouverte de l’œuvre de Lequeu c’est l’exploration d’un nouveau territoire que propose le fragment de façon plus ou moins consciente. D’ailleurs l’inconscient très vite va venir à la mode avec l’essor de la psychologie, de la psychanalyse. Le concours de circonstances est favorable désormais à son utilisation.

Au milieu du XIX ème la notion de détails significatifs semble commencer à s’opposer à l’ouverture que propose le fragment chez les artistes.

Une fatigue des genres et l’envie de dépasser la sclérose que ceux ci imposent depuis la hiérarchie de Félibien fait naître une nouvelle génération d’artistes en but à l’académisme. On citera évidement Gustave Courbet en première ligne dont on retient surtout l’Origine du Monde.

Que ce tableau ait fait scandale cela ne fait pas de doute à l’époque de même que quelques temps plus tôt le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Est ce seulement une représentation « crue » de la nudité féminine qui, à elle seule peut expliquer les raisons d’un tel scandale ?

Cette émotion, ce rejet d’une société bien pensante à l’égard de l’œuvre, je crois bien plus qu’elle ne parvient pas à penser devant celle-ci. Un vide s’ouvre alors sous les pieds du spectateur, qu’il se hâte de remplir par l’indignation. Cependant ce serait superficiel de dire que l’indignation provient de la crudité de la toile seule. Elle provient plus d’une faillite du sens, de la signification.

On peut tout autant interpréter l’Origine du Monde comme un outrage fait à la femme en la décapitant et en la réduisant à un ventre et un sexe comme on peut y voir tout le contraire, la révérer en tant que Femme inconnue au même titre qu’un Soldat inconnu. Peindre ainsi son sexe ouvertement après tant de secrets et de silence qui remontent à des millénaires est un hommage bien plus qu’une simple provocation. Et ensuite il y a aussi autant de sens possibles qu’il y a de regardeurs, j’ai envie de dire d’âmes.

Isoler ainsi par le fragment « quelque chose » d’un tout, le transmuter en tout ainsi soudain, quelque que soit l’image à laquelle le spectateur doit faire face le place dans un naufrage.

On se souviendra d’un petit tableau de Géricault, l’auteur du Radeau de la Méduse et qui représente des membres découpés.

Etude pour le radeau de la Méduse. Géricault. On notera l’appellation « Etude » alors qu’il s’agit d’une œuvre autonome de l’artiste

C’est ce genre d’abime que propose le fragment. Que ce soit dans l’érotisme que dans de multiples domaines où la rigidité du sens parvenu au paroxysme de l’ineptie pour bon nombre de jeunes artistes finit par imploser.

L’arrivée de la photographie et déjà du cinéma accélèrera sans doute cette prise de conscience qui se retrouve à l’état d’intuition chez le dessinateur presque oublié Lequeu.

Mais pas seulement, on pourra aussi noter le développement des théories de l’inconscient, et sans doute aussi une autre façon de considérer l’archéologie qui ne considérait jusque là le fragment qu’à la façon d’un détail révélant le possible d’un tout enfoui à découvrir ou pas avec un peu de chance.

La notion de fragment provoque et excite l’imagination des esprits. C’est à partir de cet imaginaire que bon nombre de recherches de théories dans de multiples activités humaines s’élaborent. La révolution industrielle, la division du travail finalement est peut-être aussi le fruit de l’avènement de ce nouveau regard que la société peu à peu portera sur le fragment. D’ailleurs l’aliénation dont parlent les deux philosophes Engels et Marx semble directement reliée à cette notion de perte de sens qu’entraine l’avènement de la notion de fragment.

Une ouverture vers l’insensé.

Dans une société cartésienne qui règne en France la redécouverte de la notion de fragment ouvre soudain un gouffre que ne tarderont pas à explorer de nombreux esprits. Qu’ils soient simplement curieux, ou rebelles, l’attrait de ce que l’on considère comme insensé attire, aimante.

Désormais tout est possible et même l’impossible cependant que l’obsession du sens continue à régner. Sans doute est ce pour cette raison que toute une production artistique, littéraire, parfois des plus abracadabrante commence à prendre son envol à partir de la seconde moitié du XIX ème siècle et ce dans les domaines les plus hétéroclites.

Cette obstination du sens est une sorte d’emballage si j’ose dire qui permettra aux sujets les plus incongrus de toucher le grand public, tout en continuant à sentir le souffre ou à déclencher de la méfiance, des scandales. C’est le mécanisme habituel du ridicule qui peu à peu se transmute en évidence, en paradigme qui se révèle.

Pour se ruer vers le sens et fabriquer des emballages neufs à l’insensé qui s’y dissimule le champs des possibles s’agrandit. Et aussi parce que la notion de Dieu crée de plus en plus de doute. La Bible elle-même sur laquelle on s’appuie pour penser depuis tant d’années, de siècles devient un ouvrage de contes et légendes pour de nombreux esprits éclairés, excités par cette notion de fragment.

Si le détail permettait le contrôle, et la reconnaissance, le fragment est hors contrôle. On pourrait même dire qu’il permet soudain un lâcher prise inédit jusque là. La notion de référence, de continuité continue cependant de perdurer et même de nos jours les historiens de l’art ne cessent de vouloir trouver de la référence à toute velléité de nouveauté. Qu’un jeune artiste propose une œuvre à l’apparence inédite on se hâte toujours pour la nécessité du marché de la raccrocher à une autre, à un ou plusieurs de ses pairs.

On veut bien adorer l’insensé, le singulier, l’étrange, le stupéfiant, à condition toutefois que ceux-ci nourrissent une continuité, une lignée et la perpétue. Que l’étrangeté ne fasse pas exploser tout l’édifice d’un seul coup. Fort heureusement pour lutter contre un tel risque il suffira de se taire, de tenir à l’écart ce genre d’artiste tout simplement. Car même en dire du mal les rendrait existants.

C’est ainsi d’ailleurs que le marché de l’art est devenu une peau de chagrin. A force de paresse peut-être ou de crainte ne permettant pas de découvrir une continuité, de liens avec l’histoire de l’art telle qu’on veut la préserver encore.

Le contrôle du sens, la notion de reconnaissance et de familiarité crée désormais ce que l’on appelle l’élitisme.

Ensuite pour les artistes c’est une affaire de positionnement, de choix. Adhérer à cette construction que l’on sait factice ou bien faire cavalier seul. C’est d’ailleurs en raison de cette difficulté à passer les fourches caudines du marché que bon nombre d’artistes désormais se réfugie dans l’élaboration d’une mythologie personnelle.

On redécouvre cependant des artistes pour les rattacher à période régulière à cette énigme qui empêche l’intégration. C’est ainsi que William Blake que Jérôme Bosch reviennent sur le devant de la scène, Et j’ai le sentiment que ce phénomène s’accentue de plus en plus. Nous sommes dans l’époque du Vintage, de la remasterisation et tout cela nous le devons à cette opposition entre deux façons de considérer l’ancien et le nouveau comme s’opposant régulièrement. Tout en cherchant à les réunir enfin.

Fragment et série

C’est aussi à partir du XIX ème siècle que la notion de série fait son apparition. La répétition du même motif ( fragment) dans des situations différentes est une façon de maintenir ce qui risque de glisser vers l’insensé. La répétition crée de la cohérence. La notion de point commun ouvre un champs nouveau pour revisiter à la fois l’insolite comme l’unité.

Si jusque là une certaine notion de verticalité régnait – Dieu fait l’homme à son image- le Paradis en haut et l’enfer en bas- la série propose une investigation horizontale de la notion d’unité. Horizon qui peut devenir encore plus singulier avec les découvertes en mathématiques et physiques. On pourrait parle aussi d’étoile, de spirale en pensant à la suite de Fibonacci que l’on va aller chercher au fin fond du XIII ème siècle au même titre qu’on assiste dans les domaines spirituels à un véritable mixage à l’aide d’ingrédients piochés dans les vieilles civilisations, les religions pré chrétiennes. C’est en 1886 que parait La doctrine Secrète d’Héléna Blavatsky. Car désormais les portes de la perception se seront ouvertes si largement que tout est susceptible de s’y engouffrer afin de satisfaire la curiosité grandissante du public.

Sans doute pourrait-on aussi effectuer un travail sur la captation de l’attention des foules, je ne serais pas si étonné qu’on ne trouve bon nombre de sources pertinentes qui datent elles aussi de cette seconde partie du XIX ème.

C’est qu’avec les progrès de l’hygiène, de la médecine, l’essor démographique la civilisation change peu à peu comme les modes de production.

La notion de série en art accompagne l’essor de la manufacture vers l’industrie. La cohérence est devenue un critère économique. Produire en masse pour gagner du temps, pour vendre plus.

On pourrait aussi reconstituer une histoire de l’esquisse et de l’ébauche qui sans doute à partir de cette seconde moitié du XIX deviennent des œuvres d’art à part entière. Le fragment finalement ouvre aussi cette possibilité de faire feu de tout bois dans ce nouveau marché de l’art qui semble être au diapason de l’industrie naissante.

Les plus intelligents, les plus malins se diront pourquoi pas, on ne sait jamais et accumuleront ainsi à prix modique ce qui jusque là n’avait été considéré que rebus et scories. Nous sommes encore dans une hiérarchie qui règne entre œuvres majeures et œuvres mineures.

De nos jours cette ambiguïté entre œuvre majeure et mineure semble même avoir atteint son paroxysme.

La difficulté à reconnaitre une œuvre majeure dans l’instant présent ne vient que de la seule raison qu’elle reste isolée du reste de l’histoire de l’art. Elle restera ainsi en « attente » dans l’antichambre de la reconnaissance jusqu’à cet instant ou un historien un critique va lui fabriquer une famille, une filiation.

Avec le déploiement de la série une double recherche s’opère dans le travail de l’artiste. A la fois épuiser le possible et se donner plus de chance d’être rentable.

La notion d’unicité se détache peu à peu et de la même façon de ce qui autrefois se devait d’être unique au sens de divin. On assiste à une notion plus profane d’unicité. L’œuvre est une parmi d’autres d’une même série. Cela la rend plus abordable mais pas trop non plus et c’est en cela l’utilité qui l’accompagne : le tirage en nombre limité.

Vers un syncrétisme ?

En 2021 il est possible que l’on assiste désormais à la naissance d’un syncrétisme semblable au syncrétisme religieux dans le domaine artistique. Un mot d’ordre si l’on veut qui consisterait à réunir afin de les réconcilier détails et fragments. Etrangement j’ai le sentiment que cette naissance ne se passe pas dans les sphères de l’art officiel mais dans l’art singulier, ou l’art brut.

Peut-être qu’au delà de l’exotisme que ces arts imposent en premier lieu, finira t’on par reconnaitre la filiation avec d’autres pratiques très anciennes, sur lesquelles d’ailleurs bon nombre de ces artistes se réfèrent sans mystère. C’est sans doute déjà fait à l’instant où j’écris ces lignes. Ce qui aura ouvert la voie à ce syncrétisme ce sont la redécouverte de l’art Africain, de l’art Aborigène, de tous les arts qui n’ont pas vraiment de relation avec notre vision judéo chrétienne mais qui étrangement semble la réexpliquer une fois que l’on entrevoit les passerelles, les liens, les interactions. Ainsi par l’intérêt que les artistes ont su porter à la notion de fragment ont il découvert un nouveau chemin qui mène à une autre notion de l’unité ou de l’unicité de ce qui nous sommes en tant qu’humains mais aussi de ce qu’est la vie et le monde qui depuis toujours nous entoure et qui n’a pas encore fini de nous livrer tous ses mystères.

L’hyperréalisme

Une vraie fausse piste serait de songer que l’hyperréalisme pourrait nous extraire de l’ambiguïté que propose le fragment de nos jours encore. On ne résout pas le problème en sublimant le détail à l’intérieur d’un fragment, il me semble qu’on crée même ainsi encore plus de confusion. En même temps qu’on peut aussi penser que l’hyperréalisme est une subversion subtile, plus moderne qui ne se laisse pas aborder directement.

En insistant à ce point sur la précision du détail pour le rendre quasi photographique on met l’accent sur la dextérité de l’artiste qui peut par son art faire aussi bien que la machine dans une pièce généralement unique. C’est une sorte de retour à une ancienne notion d’unique, de Dieu en quelque sorte totalement subversive à une époque où tout le monde pense que Dieu est mort. Et parallèlement on ne peut s’empêcher de penser au diable qui se cache dans autant de détails sur une toile.

Ainsi en tous cas pour moi la peinture hyperréaliste est une peinture religieuse au même titre que la peinture de Giotto, mais comme cette dernière elle n’est pas que cela non plus, elle est religieuse et en même temps subversive.

Lucian Freud peut il être considéré comme un peintre hyperréaliste ?

Le portrait subversif d’un président

Jonathan Yeo peintre de la « gentry » réalise le Portrait de Bush à partir de fragments découpées dans des revues pornographiques. C’est assez gonflé de sa part et en même temps cette action met en évidence totalement ce que provoque l’ambiguïté du fragment.

Est ce un outil ? Un signifiant en soi ?

En tous cas l’interprétation finale de ce portrait par l’équipe Busch vaudra à cette œuvre d’être écartée

Gros ^plan sur un portrait de Busch constitué de fragments découpés dans des revues pornos par l’artiste.

4 réflexions sur “Le détail et le fragment dans la peinture 2

    1. C’est pour montrer l’interprétation du fragment Christine l’artiste aurait pu utiliser des fragments de Rustica mais il a choisi la pornographie. Dans l’absolu ce qu’il cherche sans doute à démontrer c’est que la pornographie et le jardinage en art sont des catégories toutes à fait semblables. Ce ne sont que les regardeurs qui jouent le rôle d’interprètes et … de censeurs 😉

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