Le désir de peindre

Dans son petit front habitent la volonté tenace et l’amour de la proie. Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent l’inconnu et l’impossible, éclate, avec une grâce inexprimable, le rire d’une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui fait rêver au miracle d’une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique.

Il y a des femmes qui inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elles ; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.

Charles Baudelaire.

C’est après le 11 septembre 2001 que les prémices de l’écroulement ont dû commencer à surgir . Quelque chose de surnaturel est advenu à ce moment là , de surnaturel ou d’insidieux. Le surnaturel et l’insidieux semblent être les mots qui viennent naturellement au moment où j’écris ces lignes. Quelque chose qui cherche à s’infiltrer dans la raison pour la piéger.

C’est à partir de cet instant où les avions se sont encastrés dans les tours jumelles et où j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un film à gros budget, l’un de ces blockbuster américain que notre couple peu à peu s’est aussi mis à imploser.

Une appréhension différente du temps. Une sensation de ne plus savoir vraiment ce qu’était le temps , s’il défilait plus vite ou plus lentement. En tous cas il me semble que tout a démarré à partir de là, et l’image qui me vient encore est cette prouesse technique, cette image cinématographique de la flèche décochée par Robin des bois que la caméra suit au ralenti depuis son origine jusqu’à son but.

Autoportrait imberbe huile sur papier format 24×30 cm

C’est à partir de là où je me suis mis à penser furieusement au sexe et à la peinture comme pour me rattraper à quelque chose que je sentais se dérober sous mes pieds. Un réflexe de survie, une pulsion de vie comme disent les psy. Il fallait d’urgence que je baise ou que je peigne pour ne pas crever, c’est à dire pour ne pas éprouver cet effroi de sentir le désir sur lequel je tenais s’effondrer sous mes pieds.

On voit le truc en train de déborder comme l’eau déborde d’une baignoire et on se retrouve totalement idiot face à ça. On ne sait plus trop quoi placer sur le sol pour éponger. Au mieux on coupe l’eau, puis on plonge le bras pour retirer la bonde. Mais c’est un peu vain l’eau commence à dégringoler inexorablement chez le voisin du dessous.

En même temps j’étais devenu pas trop mauvais en informatique. Je me débrouillais tout seul en tous cas. Cet outil qui était sensé me faire gagner un temps fou pour écrire je l’avais nourri d’une attention inépuisable chaque jour depuis quelques années, afin de le domestiquer. J’étais devenu autonome vraiment dans le but d’écrire et de publier, un jour prochain, quelque chose. Une sorte d’impératif en tâche de fond. Un antivirus que je m’étais aussi inventé seul pour protéger le désir. Pour que celui-ci ne sombre pas tout entier dans l’ennui et la masturbation.

Mais au final le surnaturel et l’insidieux avaient déjà commencé leur travail de sape. J’avais découvert Caramail. Il en résultait un reflet de moi-même assez déplaisant évidemment, quelque chose de contraire, d’opposé, un négatif photographique de cette belle intention de départ.

Juste avant 2001. En 2000 l’année présumée de la fin du monde à cette époque là. Tout le monde parlait de la fin d’une civilisation, on avait tellement attendu ce fameux bug de l’an 2000, on l’avait tellement craint autant que désiré que toute l’énergie cinétique projetée en l’air par l’égrégore n’allait pas tarder à se transformer en foudre.

Le 1er janvier à 00h01 j’étais réveillé et je tchatais comme un dément sur Hotmail. J’avais crée mon propre salon. Un avatar fulminant d’une violence extrême. D’un désespoir de pacotille surtout que je m’amusais à caricaturer à grand traits, à exagérer. Autodérision personnelle qui s’infiltrait presque aussitôt grâce à un mélange de mots crus et enjôleurs, une séduction chez mes diverses interlocuteurs, interlocutrices surtout.

J’ai découvert Caramail au mois de mars de l’année 2000 je crois. C’était mieux fichu dans mon souvenir. Plus abordable sans doute aussi pour une nouvelle catégorie d’internautes, de nouvelles catégories de femmes aussi , notamment les intellectuelles qui considéraient Hotmail comme une simple messagerie auparavant. Caramail affichait clairement la donne Un baisodrome neuronal..

Baiser c’était sans doute vouloir survivre à quelque chose d’inéluctable qui nous avait extrait de notre notion banale affligeante d’immortalité perpétuelle. La plupart des femmes que j’ai rencontrées cette année là étaient remplies à ras bord du dégout de cette éternité. Elles semblaient vouloir monnayer l’insupportable en hectolitres de sperme. Ca ne se voyait pas derechef évidemment, il fallait un peu faire preuve de jugeotte d’attention lorsqu’elles causaient sentiment.

En général la cause de l’errance étant toujours un autre. Mon mari ceci mon mari cela. Je me suis même retrouvé dans des solidarités aussi étranges qu’inopinées à cause ou grâce à toutes ces fadaises qu’elles débitaient pour appâter le perdreau.

Consolez moi pat tous les trous je vous prie monsieur.

C’était effroyable vraiment cette mendicité larvée d’attention pour s’autoriser à jouir. Des deux cotés d’ailleurs car après un peu d’expérience, on finit par connaitre la musique, toutes les introductions, les préambules, le préliminaire en mode majeur ou mineur n’ayant quasi plus aucun secret.

C’est surtout excitant quand on est profane. Une fois le stade de l’expertise atteint on ne supporte plus très bien les standards, on traque le luxueux ou l’exotique.

Vous savez qu’il y a des hommes qui sont comme des femmes au foyer. Des femmes au foyer comme les hommes les imaginent. C’est à dire comme à la télé ou dans les films de Walt Disney. J’ai été moi même une femme au foyer formidable lorsque j’y pense.

Sage, industrieux, propre, sachant faire des petits plats, économe et rempli d’espoir que tout finirait bien. J’ai été cet homme là ou cette femme là moi aussi vous savez. Je n’en ai pas honte du tout. D’ailleurs je n’ai honte de rien. Je n’ai plus honte de rien depuis belle lurette.

Je me suis marié avec une de ces femmes qui désiraient tromper leur ennui. Par ennui moi aussi. On appelait ça de l’amour à l’époque. Et le plus triste ou le plus drôle était cette convention bien partagée d’y croire. Une obstination. Trouver un cadre respectable sans doute pour continuer à s’introduire en toute quiétude. C’était peine perdue évidemment. Sans le danger, sans l’interdit, sans l’enfreinte, l’érotisme se déballonne. D’autant que le quotidien n’arrange rien. La fatigue, l’habitude, tout ce que l’on peut finalement inventer comme prétexte pour ne pas manger toujours le même plat.

On se dit la vie est courte il faut en profiter paradoxalement en tant qu’immortel. On devrait bien comprendre qu’on raisonne comme une pantoufle à partir de là. Mais non tête baissée on y va.

C’est à partir de là que je me suis mis à peindre. Par fatigue de me vider les couilles pour un oui pour un non. J’avais toujours eu cette envie de sublimer les choses que ce soit par l’écriture ou la peinture. Genre artiste. Mais la vérité la seule c’est cette fatigue du désir qui tourne en rond comme un serpent prêt à bondir. Tension d’un ressort maintenu parfois depuis des mois pour jaillir d’un coup.

La peinture m’a permis de travailler ça je dirais. Une auto psychanalyse se basant sur les fluides éjaculés au bout du pinceau, sans la comédie humaine habituelle qui va avec.

Et puis comme le dit si bien ce type dans l’Etranger de Camus, Maman est morte.

Ce fut un autre 11 septembre 2001, les tours jumelles se sont effondrées une nouvelle fois et mon pénis aussi. J’ai juste eu le temps d’agripper le pinceau fermement pour ne pas disparaitre totalement de la surface des choses. Et là je me suis mis à peindre non pas pour éjaculer mais pour respirer. C’était le minimum du minimum. J’ai produit beaucoup grâce à cette intention minimum une œuvre entière où mon souffle mes poumons doivent se trouver quelque part sous les couches dures d’huile. l’huile, matière vivante.

J’ai divorcé bien sur. Le mensonge lorsqu’il n’est pas partagé fabrique trop de secret et de fatigue à dire.

Je suis parti. Comme je l’ai toujours fait. Sans rien, en laissant tout. J’ai cru que j’y avais laissé ma bite pour de bon cette fois là.

Je m’en fichais pas mal j’avais mieux. J’avais des pinceaux, avec un peu de ténacité, du souffle je pourrais surement tout traverser désormais, peut-être même le Covid et la première invasion extraterrestre qui ne devrait plus trop tarder maintenant.

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