S’améliorer dans son art

L’intention, le but, l’envie de s’améliorer.

A partir de quel constat, de quelle prise de conscience, de quelle obsession se sent t’on poussé à vouloir s’améliorer ? De quelle motivation parle t’on vraiment ? Est-ce un manque de confiance en soi qui pousserait l’individu « moyen » à vouloir s’améliorer de façon à acquérir plus de confiance justement ? Ce manque de confiance en soi se base sur la comparaison. Une telle ou un tel est bien meilleur que je ne le suis et ce constat, ce point de vue semble ouvrir un gouffre sous les pieds de celle ou celui qui le pense ou le décide en son for intérieur. Le désir d’être autre finalement que ce que l’on est nous projette vers la dépression lorsqu’on ne trouve pas d’issue et c’est un mécanisme normal car il n’y a pas d’issue objectivement à cette demande. Il n’y a qu’un désir qui prend pour objet l’autre plutôt que soi. Un désir qui biffe la partie de soi parfois la plus précieuse, la plus authentique de qui on est vraiment. Une ignorance sur laquelle le désir prend appui pour s’évader de la prise de conscience d’un trouble. Un serpent qui se mord la queue.

Le parcours d’un artiste c’est avant tout une errance du désir qui rate durant longtemps le bon objet.

Un artiste ne se définit pas pour moi par ses œuvres mais par le désir de s’exprimer avant toute chose. Ce qui différencie l’artiste des gens « normaux » c’est la force de ce désir. Le fait que quoiqu’il puisse advenir son désir reste vivant. La flamme ne meurt pas.

Elle peut vaciller, diminuer d’intensité par moment, s’approcher de la mort à de nombreuses occasions pour rejaillir systématiquement. La flamme est une fonction, un vecteur de la vocation d’artiste. Et c’est sans doute sur cette flamme qu’un artiste devrait s’interroger le moins au début de sa carrière. Une lucidité précoce l’entraverait.

Tout un parcours obligé à effectuer comme un préambule afin de parvenir à la maturité. Comme une ampoule au pied doit murir avant de pouvoir être percée par l’aiguille qui la libèrera du pus, de la douleur et ainsi procurer une nouvelle occasion d’avancer paisiblement.

Il faut se donner du mal comme on le dit si bien lorsqu’on veut obtenir quoique ce soit. Cela fonctionne dans beaucoup de domaines de la vie. En art également sauf que l’on s’aperçoit avec le temps que l’art ne sert pas à obtenir grand chose. Il sert plus à se débarrasser de beaucoup de choses qui nous encombrent. C’est ma façon personnelle de voir l’art évidemment et je conçois que l’on ne soit pas d’accord avec ce point de vue. Que l’on soit d’ailleurs artiste ou pas.

Si on parle de discipline artistique c’est qu’il y a bel et bien une notion d’auto flagellation à prendre en compte. la notion d’amélioration doit se situer quelque part sur le fouet entre le manche et les lanières. Se donner de la peine est ce que nous propose tout enseignement pour devenir meilleur qu’on ne l’est de base. On en saigne plus d’un ainsi en lui faisant gober qu’il est peanuts avant toute chose.

Lorsque j’étais adolescent je me suis mis en tête d’apprendre la guitare. Cela aurait sans doute pu être une lubie passagère si mes parents m’avaient confié à un professeur. Le peu de contacts que j’ai pu entretenir notamment avec le solfège à l’école m’aurait assez vite dissuadé de persévérer dans cette voie. Je pense que mon désir se serait vite confondu dans l’engouement pour s’achever en dégout. Il ne me parait pas du tout plausible, me connaissant que j’eusse pu me donner de la peine pour cette matière tant j’avais décidé qu’elle m’était absconde, rébarbative, rebutante tout comme les mathématiques. La vérité sans doute est que je n’avais pas du tout confiance en moi-même, en mon intelligence vis à vis de ces deux matières. Que sitôt que je m’y trouvais confronté je voyais s’élever un mur contre lequel je venais buter. Je ne recevais en retour du moindre effort effectuer que de la peine et pratiquement aucune récompense, aucune satisfaction. Aucune reconnaissance autre que celle d’être un moins que rien, un cancre, un idiot. Sans doute avais je trouvé un biais ainsi pour me complaire dans l’idiotie. Une idiotie tellement décriée qu’elle semblait être la bête noire de mes parents comme de la plupart des gens que je fréquentais.

L’intelligence allait de paire naturellement avec l’effort et la peine c’était à la fois le moteur et la récompense qui les conforterait dans le fait d’être justement … intelligents. Intelligents et bien sur efficaces, méthodiques, logiques. Mais si peu sensibles en fin de compte à qui je pouvais être en dehors de ces critères.

Plutôt que de vraiment chercher à m’améliorer pour les rejoindre en ce lieu merveilleux que tous ne cessaient d’évoquer et qui se résumait dans les termes de « tranquillité »,  » sécurité », « confort », « prévoyance » et « carrière » et « retraite » je crois que je faisais tout en mon pouvoir pour suivre une voie contraire. J’avais besoin de comprendre leur désir et leur peur, ce qui les avait rendu si étroits, si « normaux », si étrangers finalement à qui j’étais et que je sentais tellement différent tout au fond de moi.

La notion d’amélioration je l’ai sans doute intégrée à ma façon. Car plutôt que de m’évader de mon insignifiance pour acquérir enfin une distinction, je crois avoir tout fait pour m’enfoncer avec acharnement au centre même de celle ci.

Que se passerait il enfin lorsque je serais parvenu à la maitrise de la peur ou du désir de n’être rien ?

En fait il ne se passe rien comme probablement il ne se passe rien dans l’autre sens. S’améliorer dans un sens comme dans l’autre n’est qu’un parcours. Et ce parcours ne vaut vraiment que si on lui porte une véritable attention. Atteindre au but n’est juste qu’une formalité.

Il en va de même avec la notion d’apprendre. D’ailleurs pour s’améliorer on se dit souvent qu’il faut absolument apprendre, parce qu’on est ignorant, parce qu’on est idiot, parce qu’il nous manque l’essentiel. On se projette ainsi vers une image sublimée de soi qui enfin, avec patience, persévérance, choix et renoncements à l’appui enfin, aurait apprit tout ce qu’il est nécessaire d’apprendre pour être enfin « meilleur ».

Là aussi il ne s’agit que d’un parcours. Cependant que l’attention semble rivée sur le but à atteindre bien plus que sur chaque pas, chaque marche que l’on gravit pour y parvenir. C’est ce qui cloche à mon sens encore.

Car le seul but authentique de la vie est son achèvement. Le seul but c’est la mort. Si on revient à la notion géométrique de celle-ci, et si l’on suit le parcours du vecteur principal, chacun de nous.

N’est ce pas alors pour transmuter cette finalité en une sorte de satisfaction, en profit que l’on commet tant d’efforts pour s’améliorer en chemin afin de jouir de cette vie que l’on doit au bout du compte abandonner.

Quel profit en retirer vraiment qui ne soit pas totalement vain ?

Devenir riche, puissant, propriétaire, se perpétuer en une nombreuse progéniture qui rendra on l’espère moins aride la vieillesse et l’idée d’un enterrement à venir, inéluctable ?

Ou bien se demander mais qu’est ce donc que ce quelque chose plutôt que rien ? Car au final il me parait assez juste de résumer tout le parcours du vivant de cette façon, entre quelque chose et rien.

Je me suis amélioré dans l’autre sens. Pas le sens commun dirigé par la peur. Plutôt une quête d’indifférence envers cette part de moi-même qui aurait pu chercher à devenir comme tout le monde.

Dans ma jeunesse je recherchais farouchement cette distinction essentielle je crois. Je ne pouvais être d’accord avec personne, surtout pas avec cette part de moi si facile à convaincre depuis l’extérieur. Tout consensus m’était suspect et j’y réagissais maladroitement bien sur, avec ironie, avec dérision, avec beaucoup de violence.

Cette violence était une sorte de double de la violence extérieure du monde que je ne cessais perpétuellement de ressentir à chaque instant. La violence était ma seule façon de m’exprimer de répliquer à la violence générale.

Importance de la soumission pour découvrir une possibilité d’amélioration.

Cet être tellement révolté cependant ne cessait pas pour autant de se plaindre à tout bout de champs en lui-même du poids d’une solitude effroyable. Aucune consolation ne pouvait venir de l’autre. J’avais fait quelques essais infructueux qui m’avaient conduit à me faire une raison. Avec les femmes notamment que je considérais comme soumises de nature et que je cherchais toujours à libérer. Genre héros, chevalier blanc, tout en ne désirant pas voir la contradiction qu’insidieusement le modèle paternel avait marqué au fer rouge dans mes comportements.

J’étais contradictoire. Pas congruent du tout. D’une part je voulais les libérer surtout sexuellement ces femmes que pour me libérer moi même d’un carcan de non dits et, sitôt qu’elles cédaient, je finissais par les rabrouer, par m’en détacher au plus vite. Dans ces relations j’ai mis un certain temps à comprendre que la plupart des schémas se fondaient sur les termes de soumission et de domination. Et évidemment je ne voulais pas me soumettre à l’évidence de ces schémas. Je m’obstinais d’une façon louche à perpétrer une sorte de geste héroïque sortie tout droit des histoires à l’eau de rose et des contes de fées.

Ce qui dans le fond vaut bien n’importe quel autre modèle une fois que l’on a enfin compris qu’il n’y a pas d’issue dans ce type de relation autre que la soumission ou la domination.

Encore faut il s’entendre sur ces deux termes évidemment. Ils sont à la fois interchangeables et comprennent chacun une grande variété de nuances. C’est ce qui en fait toute leur saveur, le jeu, une fois que l’on a prit suffisamment de distance, de recul avec les clichés qu’ils imposent dans l’immédiateté des conflits.

S’améliorer en tant qu’homme, en tant qu’artiste c’est aussi accepter de se soumettre à l’amour. A se laisser pénétrer par celui ci, à se laisser surtout déposséder. C’est une rude école pour comprendre à un moment que la flamme du désir, la flamme qui pousse à vouloir s’exprimer n’est rien d’autre dans le fond que cet amour auquel parfois on a tellement de mal à se soumettre.

Il me semble que dans ma navigation contraire, en tentant de comprendre ce rien que je suis et qui ne cesse de s’élargir de jour en jour, comme d’ailleurs mon ignorance consciente désormais du monde, des femmes et de la vie, et bien sur de l’art , je n’ai eu de cesse d’être guidé par cette flamme en laquelle je n’ai pas cessé de croire même et surtout lorsque je faisais tout pour ne pas vouloir y croire.

C’est une soumission valable pour moi, ce ne sera peut-être pas la votre. Je crois que peu importe à quoi on se soumettra en final, peu importe la motivation, et même l’absence de motivation. Peu importe le désir, la flamme car derrière il me semble que c’est toujours la même chose qu’on le veuille ou non.

Mais c’est sans doute à partir d’un tel constat. L’acceptation d’une soumission qui cette fois nous conviendra, qui résonnera juste en soi, qu’on peut vraiment se dire qu’une direction d’amélioration, dans l’art, dans un couple, dans la vie en général est enfin trouvée.

Il n’y a pas de récompense au bout de cette amélioration là. Il n’y a que le plaisir d’être enfin cohérent avec soi-même.

Collages acrylique et fusain sur papier, Format 30×40 cm Patrick Blanchon 2021

4 réflexions sur “S’améliorer dans son art

  1.  » S’améliorer en tant qu’homme, en tant qu’artiste c’est aussi accepter de se soumettre à l’amour. A se laisser pénétrer par celui ci, à se laisser surtout déposséder.  »

    J’aime beaucoup ton texte et cette phrase qui parle de la la dépossession par l’amour, de la soumission.

    J’ai aussi beaucoup aimée le collage :-))

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