La chasse aux points faibles

Quand je pense au temps perdu que j’ai passé dans ma vie à traquer les points faibles des personnes en face de moi je me dis que j’ai développé une intelligence de faible, d’opprimé, de gosse battu comme plâtre. L’urgence était de détecter le plus vite possible ce qui clochait derrière les belles apparences que l’on m’exhibait. Ces belles apparences ne pouvaient être que mensongères. Je cherchais continuellement l’erreur pour me rassurer. L’effroi n’aurait pu surgir qui si j’avais eu devant les yeux une « belle personne » indiscutable. Je veux dire que tomber sur un seul être humain d’équerre aurait fait écrouler mon univers tout entier comme un château de cartes.

Mes parents bien sur m’avaient profondément déçu. Et en même temps ils étaient mes parents malgré tout. Je ne pouvais concevoir qu’un autre quel qu’il fut puisse être différent et surtout pas « meilleur » que ce soit en brutalité comme en objet d’admiration. J’avais ce modèle taré depuis lequel j’essayais maladroitement de faire pénétrer le monde, l’autre. Ma survie psychique dépendait de mon intelligence à détecter les failles. Les failles étaient obligatoires.

J’étais tordu. C’était le mot favori de mon père à mon sujet. Je le suis probablement à jamais. C’est à dire que tout ce qui a l’air paisible, tranquille, normal me flanque une trouille monstrueuse en vrai. Sauf la nature.

D’ailleurs j’ai passé des heures et des heures seul dans les champs, dans les bois, pour tenter de comprendre ce sentiment étrange de paix qu’elle me procure toujours juste avant de basculer dans l’ennui le plus pesant. Un ennui de moi-même surtout complètement inadéquat à gouter le moindre moment de paix plus de quelques minutes.

L’ennui est ce sas par lequel je dois passer et aussi ce que j’appelle mon intelligence pour fabriquer du concept, de l’idée, du point de vue.

L’ennui semble être une sorte d’étau dans lequel je dois m’introduire. Entre ses mâchoires j’imagine encore que quelque chose ou quelqu’un me frappe comme un forgeron frappe le métal pour le tordre ou le détordre.

Je n’ai jamais laissé la moindre chance à personne, et par ricochet à moi-même. Comme on ne m’en a jamais laissé dans mon enfance. Une sorte d’intelligence qui a pour fonction à la fois de trifouiller la plaie, de gratter la croute ou de cautériser avec une resucée vive de douleur toutes les blessures. Pour ne pas oublier. Une astuce hébraïque.

Heureusement que ça se tasse avec l’âge, avec le temps, avec les douleurs articulaires qui dévient finalement l’attention.

J’ai fini de traquer les points faibles chez les autres pour ne plus reporter l’effort que sur moi seul. Je ne fais plus chier personne.

Et personne ne me fait plus suer non plus.

J’ai écarté tout le danger désormais au dehors dans le grand extérieur. Je reste la plupart du temps dans mon atelier. Je me raconte des histoires. Je laisse au autres le loisir de s’occuper de mes points faibles à leur façon parce que je crois que le karma existe finalement.

Ce que je veux dire c’est qu’on est pas obligé d’être faible ou juif ou maltraité pour être intelligent vraiment. Il faut seulement s’attacher au ridicule comme un cow boy sur un cheval sauvage et attendre que ça se calme.

Huile sur toile 30×40 cm Patrick Blanchon 2017

2 réflexions sur “La chasse aux points faibles

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