Le passage à l’acte en peinture

Je ne sais pas s’il faut vraiment parler de l’autre qui se situerait en dehors d’un cadre, en dehors de la toile. Probablement que si tel était le cas ce ne serait qu’une projection inconsciente, un leurre obligé pour tenter d’exprimer à la fois le mutisme et la violence qui en découle de la part de celui qui se donne pour objet la peinture. Sans objet il semblerait qu’il ne puisse pas y avoir cette impérieuse nécessité qui reste lovée sur elle-même dans une attente qu’il s’agit de conduire jusqu’à la limite de l’insoutenable.

C’est d’une certaine façon que peut se produire le passage à l’acte de peindre. Une certaine façon une fois que tous les doutes ont été épuisés, ont été rendus caduques, quand la pression atteint un paroxysme et conduit à la nécessité d’une séparation.

Cette séparation d’avec l’autre, qu’il soit en dehors ou à l’intérieur de soi, est un outil, au même titre qu’un pinceau, qu’un chiffon destiné à produire de la différenciation. Et ce qui est étrange c’est que pour produire cette différence il faille pénétrer en premier lieu dans l’indifférencié, dans le chaos. Il s’agit de détruire un ordre appartenant à l’autre et qui est insoutenable dans les limites qu’il pose, par l’entremise du cliché.

Le passage à l’acte en peinture est avant tout iconoclaste, il est d’une certaine façon mystique dans le refus de s’abandonner à la quiétude fallacieuse de tout cliché. Le passage à l’acte traverse l’inquiétude que provoque toute retrouvaille avec le cliché. Il cherche à détruire un sentiment d’inconfort directement produit par le confort du cliché.

Cet inconfort est une relation à l’autre que l’on sent fausse depuis toujours et dans laquelle on se trouve pieds et poings liés. Castré par une morale ou une éthique probablement mal comprise, mal apprise comme un devoir bâclé.

C’est aussi la certitude que le lieu de rencontre entre l’imaginaire et la réalité est un trou noir, une sorte de passage obligé et par lequel le peintre se doit de pénétrer- comme une mission qu’il se serait donné, ou qu’un autre en lui ou à l’extérieur, lui aurait intimé l’ordre de mener à bien, ou plutôt à terme, jusqu’à la fin, l’ultime.

Cependant que le peintre ne sait rien des tenants et aboutissants de la mission, il n’aura retenu que la fin de la proposition, l’ultime.

Et cet notion d’achèvement qui se confond avec la finalité, avec la mort lui sert à la fois d’aiguillon comme de repoussoir, c’est de là que provient le trouble, l’immobilité dans laquelle il se réfugie en contemplant la surface vierge de la toile à venir.

Dans cette tension le peintre perd tout, dans un élan vers ce rien qui lui permettra d’affronter le choc, de l’amortir, entre fantasme et réalité. Entre ce qu’il imaginait que la peinture est, et ce qu’elle est objectivement, ou réellement. Une déception.

Cette déception ressemble à celle que l’on peut éprouver vis à vis de l’éthique quand cette dernière ne garantit plus aucune raison d’être face à la sauvagerie. Quand l’éthique ne rassure plus, ne protège plus, ne justifie plus. Quand on se rend soudain compte qu’elle ne fut qu’un prétexte à accepter une faiblesse, à mieux vivre une impuissance. Un mensonge comme tant d’autres.

C’est à cet instant, qui peut ressembler à une révolte, que le premier coup de pinceau surgit de l’inconscience, parce que l’inconscience est devenue la seule source, vitale, à laquelle le peintre s’abreuve. Narcisse regarde l’autre un instant, son reflet à la surface paisible de la toile et cela lui est tellement insupportable qu’il se jette dans celle ci tout entier à la fois pour détruire cette image et retrouver une unité. Janus au deux visages.

Cela parait risible, loufoque, d’aborder ainsi l’acte de peindre bien sur. Pour la plupart des gens qui ne peignent pas et la plupart des gens qui peignent surtout.

Pourquoi couper ainsi les cheveux en quatre ? Que de temps perdu, et bien sur le « tu ferais bien mieux de peindre plutôt que d’écrire de telles conneries » ne tardera pas.

Tout parait simple pour ces gens qui n’ont absolument pas peur d’être « autre » et de s’immerger par dessus la tête dans le cliché.

Parce que ça fait du bien, parce que c’est beau. Parce que la couleur ira parfaitement avec le canapé. ça décore bien le mur.

ça bouche un vide.

Ecrire aussi nécessite un passage à l’acte pour s’extraire de la facilité tout à fait factice de ne pas se laisser aller à dire n’importe quoi.

Soigner les phrases, les mots, la structure, rendre tout ça limpide, compréhensible, puis fignoler jusqu’à le conduire à ce cliché qui vient en premier lieu et qui se nomme littérature. Puis trouver cela débile, vain, insupportable.

Ecrire bite en lettres capitales. BITE. Passer à l’acte ainsi. Comme un gamin qui écrit une bêtise sur le mur des toilettes de l’école.

Qui a écrit Bite sur le mur des toilettes ? Qui veut deux heures de colle et nettoyer cette saleté ?

Collages sur papier format 24×30 Patrick Blanchon 2021

Ne pourriez vous pas peindre des fleurs et des paysages apaisants ? Et puis ça se vend bien ce genre de choses vous savez, je ne comprends pas votre obstination à vouloir être original, différent, bref, à voir systématiquement midi à quatorze heure.

Elle est belle, pour moi elle est belle. Une petite soixantaine, encore pas trop mal foutue, bourgeoise jusqu’au bout des ongles avec cette lueur de défi au fond de l’œil qui ne cesse de vouloir osciller entre le mépris et l’admiration. Une sorte de feu rouge sur le trajet. Et moi un bolide lancé à vive allure qui ne respecte pas vraiment les feux rouges pas plus que le code de la route en général.

Un assassin dans l’absolu. Sans doute est ce pour cette raison que je roule en vrai avec encore plus de prudence que n’importe qui, je sur respecte les règles pour que l’on ne me découvre pas en tant qu’assassin.

Car la première envie, et qui me conduirait tant la pression est forte, tant la violence que je perçois dans l’événement est claire, de passer à l’acte, évidemment je ne peux plus que la représenter seulement sur une toile. La voie publique n’est pas le lieu souhaité des orgies ni des assassinats.

C’est une fois la porte d’un chez soi refermée, dans la quiétude des foyers que le drame peut enfin être soulagé, étalé, exhibé à ce que l’on nomme « les proches ».

La peinture me sert à ça, à n’avoir aucun proche de ce genre, plus jamais. A me tenir éloigné même de moi-même. Surtout de moi-même, ,cet autre tellement défiguré.