Les zozios sociaux

Souris petit le petit oiseau va sortir ! Toute la classe est là alignée en rang d’oignons. les grands au fond les petits devant, l’institutrice, la maitresse sur le coté. Tout le monde est là face au photographe. Je suis le seul à tirer la gueule, je me sens toujours mal à l’aise en groupe et encore plus face à l’objectif. Un coup d’oeil à gauche, un à droite, tous mes comparses ont cette tronche enfarinée, une belle image à donner pour l’éternité. Le témoignage d’un moment heureux, l’apparence ostensiblement préservée par l’éclat d’une dentition, par l’affichage des crocs et des canines au bout de roses gencives. Je trouve cela parfaitement incongru, dégoutant.

Souris petit le petit oiseau va sortir. Je la connais parfaitement celle là. On me l’a faite tant de fois. Je sais parfaitement que ce n’est pas un oiseau. C’est encore un assassinat, quelque chose de convenu auquel on est sensé obéir sous peine de crever. Et si on n’obéit pas c’est simplement pour conserver un peu de dignité comme un héros grec agonisant devant le mur de Troie.

Je regarde une fois de plus défiler le fil d’actualité des différents réseaux sociaux auxquels je suis désormais lié, par curiosité au début, puis en me rassurant par des raisons professionnelles que je ne cesse de contourner. Je n’arrive pas à me positionner vraiment depuis deux ans. J’oscille sans cesse entre indignation, révolte, gentillesse et méchanceté, en n’arrêtant pas de vouloir provoquer surtout. En bref je fais la gueule comme sur la photo.

Une sainte horreur de ce consensus. J’ai arrêté de liker pas mal d' »amis » peintres, atterré par le reflet de ma propre obscénité que je perçois dans leurs publications sans doute.

Obscène, c’est drôle que ce mot me vienne soudain, je ne suis pourtant pas à première vue un puritain. Du moins c’est ce que je pensais jusqu’à ce que ce mot surgisse pour qualifier mon sentiment face à une tel exhibition du désir sur le coton et le lin, dans un format jpeg.

Il y a une telle facilité à publier les images de ces tableaux, à les publier et à les republier sans relâche qu’on ne peut pas ne pas éprouver comme un vertige. Le même vertige qui tombe sur l’imprudent qui voudrait tout voir d’un coup d’un musée. Une saoulerie dont la fatigue au bout du compte énerve tant l’œil qu’il renonce et s’aveugle.

La répétition inlassablement d’un même type de travail produit sur moi un effet contraire à ce qui est peut-être recherché par ces amis peintres. à part quelques uns dont je ne me lasse pas, par affinité, par une sorte d’élan grégaire, tout le reste finit par se barrer en quenouille, à m’ennuyer.

Cela ne tient pas à la qualité de ces travaux, de ces images postées. Plus à la notion d’exhibition qui finit par décimer mon propre désir de voir.

J’ai toujours eu finalement cette même relation face à toute exhibition exagérée. L’abus de nudité provoque une nostalgie de la tenue, du vêtement. à trop m’en raconter on finit par trop m’en imposer et je n’entends plus rien du tout.

Du coup sans doute pour me venger je pratique la même chose. Je publie et republie parfois jusqu’à 10 fois par jour.

Et, dans le fond je me demande si ce n’est pas une sorte de course à l’échalotte ces zozios sociaux, comme des poules à qui on aurait coupé la tête et qui continuent sur leur lancée à courir.

Souris petit, le petit oiseau va sortir… et au bout du compte chaque image que j’ai sous le nez devient une bite ou une vulve qu’on étale sans vergogne sous mon nez dans un cadre autorisé, pour le « meilleur confort utilisateur ».

Du coup j’oscille. Un jour je la montre, un autre je la remets dans ma culotte.