En amont ou en aval

Je suis un peintre handicapé. Je n’arrive pas partir d’une idée vraiment. Ce n’est pas que je manque d’idées pourtant, mais si je peins c’est pour me débarrasser de toutes ces idées. Elles m’encombrent l’esprit. Elles me paraissent contraires à l’acte de peindre qui ressemble à une apnée, à une libération en quelque sorte de toute forme de contingence. En amont de la peinture je ne peux pas effectuer de lien avec l’instant où celle-ci s’étale à la surface de la toile. C’est un handicap vraiment et c’est aussi la raison de mes réticences à m’engouffrer par la grande porte du marché de l’art

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mais la plupart du temps ça tombe à plat. Une impression pénible de copie m’envahit, de me copier moi-même en quelque sorte, d’utiliser ce que j’imagine être une « facilité ». Si je trouve un sens à la peinture c’est toujours une interprétation que j’effectue en aval de cet événement. Il faut que la peinture que j’effectue soit muette en premier lieu. Que je le sois aussi totalement. Ensuite quelque soit la chose que je peux en dire est une forme de trahison de ce dialogue muet.

Trahison dans le sens de traduction, d’interprétation. C’est orienter un hypothétique public, par suggestion vers un lieu commun pour des raisons la plupart du temps triviales. Décider ainsi d’une « raison » plausible, acceptable, à ce qui s’effectue justement sans aucune raison apparente, ou classique, ou raisonnable.

Ces dernières années je suis passé par tellement de strates, de caps tout autant rationnels qu’irrationnels pour tenter d’expliquer ce que je peins que j’ai fini par en avoir le tournis. Si je me suis mis à écrire c’est sans doute pour dériver cette obstination de trouver du sens en dehors de la toile. Ecrire me permet d’épuiser le sens sans tâcher le blanc du lin ou du coton de manière prévisible ou sensée.

Ce qui me gène dans cette histoire de sens, de thématique je crois que c’est surtout d’avoir à obéir à une injonction provenant de l’extérieur. Une interprétation personnelle de cette injonction serait plus précis. Quelqu’un ou quelque chose m’imposerait d’avoir du sens. D’ailleurs pas seulement en tant que peintre, en tant que personne. Et moi je cherche justement à devenir personne complètement, à tout gommer de ce quelqu’un qui est moi et qui me fatigue au plus haut point.

La peinture me sert à gommer un tas de choses. Et au fur et à mesure où je gomme je découvre autre chose. Pas tout de suite, parfois il faut des semaines, des mois avant que je ne découvre soudain la trace de cette autre chose. C’est souvent à la façon d’un choc, d’une surprise, quelque chose de totalement inattendu qui semble jaillir de la confusion laissée sur la toile à première vue.

Je pense qu’il doit exister un lien entre tous ces chocs, ces découvertes, une sorte de fil conducteur. Et souvent je me dis combien je suis désolant de n’avoir pas pris le temps de réfléchir plus profondément en amont à cette éventualité. Je veux dire que si j’avais agrandi un peu plus le champs de mes investigations quant à la notion de sens, de thème je n’en serais peut-être pas à me bouffer la rate comme je le fais.

Ça c’est quand je bascule soudain vers l’envie de normalité, ou bien que mon compte en banque est dans le rouge, c’est d’ailleurs souvent lié. Pour vendre mes tableaux ce serait mieux qu’ils parlent de quelque chose. D’autre chose que de moi surtout.

Peut-être même que je pousse la malhonnêteté à trouver soudain du sens en aval pour combler une telle lacune. Peut-être au bout du compte n’est ce juste qu’une astuce, une pirouette. C’est ce que pourrait me dire un galeriste averti j’imagine, ou un collectionneur qui ne soit pas totalement naïf ou peu expérimenté.

A la vérité cette histoire de sens me rappelle les mathématiques. J’ai toujours détesté cette matière parce qu’aussitôt que je me trouvais confronté à celle ci j’éprouvais un blocage. Une impuissance comme si soudain ce que j’appelle parfois mon intelligence fondait comme du beurre dans une poêle. Face au sens et à la mathématique je me transmute en con c’est un genre d’axiome.

En con c’est à dire en petit garçon en fait qui regarde ce monde avec se règles et ses obligations qui ne cessent jamais de surgir de tous les cotés et qui m’apparaissent absurdes ou incompréhensibles.

Du coup je me revois dans la chambre au lit avec M. c’est le matin de bonne heure à la Défense. Cela doit être un samedi ou un dimanche, en tous cas la possibilité de grasse matinée est là, sans doute de faire l’amour aussi, on a le choix. Et soudain la sonnerie de l’interphone, c’est I. Cette photographe célèbre qui a besoin de toute urgence de venir parler à M. On ne se connait pas beaucoup, j’ai tiré quelques unes de ces photos il y a peu, des images de sa fille dénudée et d’autres, des mises en scènes que naïvement encore j’appelle sado maso. Je n’ai pas encore la trentaine.

Je ne sais plus très bien pourquoi M. s’est levée pour aller lui ouvrir. Un instant après elle était là assise sur le bord du lit, M. s’était remise sous les draps et on l’écoutait nous raconter sa vie comme elle le fait toujours.

A un moment j’ai du produire un soupir. ça me gonflait, c’était totalement décalé avec l’idée que je me faisais de cette matinée. Je me suis levé en la regardant de biais et puis j’ai ajouté que j’allais faire du café.

A peine avais je franchi le seuil de la chambre que I. confiait à M. il a un âge mental de 3 ans et demi ce type. Et j’ai bien compris qu’elle parlait de moi.

Elle avait sans doute mis le doigt dessus pile poil. C’est ce qui me faisait vraiment mal. Comme si j’avais perdu ma vie toute entière à vouloir cacher cette évidence au monde entier.

J’ai entendu M. protester un peu et puis je n’ai plus eu envie de prêter attention à tout cela. Dans mon esprit en dosant le café que je plaçais dans le filtre je revoyais des images anciennes de mes relations avec les filles en général. La plupart empruntaient tout des mimiques de leur mère, ou de la maitresse pour s’exprimer sérieusement sur un tas de sujet. Je n’ai jamais été dupe vraiment, je le constatais soudain. Peut-être même étais je resté bloqué mentalement à 3ans et demi par intuition, parce que je ne voulais au fond de moi copier personne, je ne voulais pas accepter de m’oublier comme ça. Devenir un autre déjà existant, un clone.

Ensuite j’ai du descendre acheter des croissants parce que derrière mon aspect bougon je m’obstine aussi à être gentil, à avoir « bon cœur » , surtout pour faire chier toutes ces petites pisseuses. Mais ça a l’époque bien sur je ne le savais pas encore, c’est en aval que j’ai fini par le comprendre, à trouver un peu sens à mes actes, longtemps après ! et je ne sais pas vraiment dire si c’est désolant ou pas d’ailleurs.

Huile sur toile format 20×20 cm Patrick Blanchon

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.