Un rêve de congruence

Une sorte de charade égyptienne si je pouvais faire un dessin de ce que ce mot m’inspire dans l’immédiat. Un con, une grue, un joli pot avec une anse peinte à la bombe fluorescente. Quelque chose de kitch absolument, en lettres dorées si possible. La congruence chère à tous les afficionados de la thérapie brève. Un petit point d’ancrage par ci un autre par là, trois petites séances et puis s’en vont. Tout dans le prédicat, rien dans la culotte.

Cette congruence qui aura remplacé désormais à peu près tout des vieilles voies mystiques, le nouvel Eldorado des chercheurs de quiétude et d’unité, tous les vieux conquistadors désabusés par leurs Cipango chimériques, cherchant à se payer coute que coute comme des grues sur le retour une « situation ». Une rente.

J’y ai cru, j’aimerais encore parfois pouvoir y croire. A la vertu des pyramides, au père Noël, au monolithe. Mais la plupart du temps je ne tombe que sur une chute sans fin. Une débandade. Un cataclysme planétaire qui ferait choir de tout leur long les obélisques comme les cathédrales. J’ai dans la rétine l’image persistance d’une bande de singes ahuris en train de se taper sur la gueule, stupéfait soudain de découvrir les arêtes parfaites d’un volume parallélépipédique. Une réminiscence d’un vieux film de Kubrick.

On rêve de congruence depuis tellement longtemps. Pour fuir quelque chose qui nous dépasse et en même temps le sublimer pour pouvoir s’en approcher. L’Autre. L’autre ne peut venir désormais que d’une autre planète, mieux, d’une autre galaxie. Ce serait le dernière espoir de se refaire une altérité. Peut-être même , sait-on jamais de récupérer une dignité.

Du coup c’est beaucoup plus plausible de croire en Mars ou l’Atlantide, aux kalpas hindous, à la roue du Samsara où je ne sais quelle stupéfiante connerie encore. L’issue est de toutes façons synonyme de connerie. Le rêve de congruence une échappatoire pour ne pas voir la réalité droit dans les yeux.

Nous sommes des singes et notre salut est sans doute dans l’acceptation de ce constat sans gloire à première vue.

Le recours aux forêts, regrimper fissa dans les arbres, s’épouiller ou se tirlipoter le gland toute la sainte journée en plongeant dans l’immanence totale, bouffer des bananes et tirer des coups puis bien claqué enfin, une saine fatigue, s’endormir bien calé dans la canopée en contemplant un coucher de soleil. Que demander d’autre à l’existence ?

Diriez vous que vous êtes en colère ?

Et ce mot de colère aussi ressemble à un monolithe. C’est le mot humain pour dire la faiblesse, pour suggérer l’indignité, pour exprimer le fait que l’on a fait un écart, que l’on est « hors de soi ». On ne peut être que congruent, brave, gentil, ou bien borderline, détraqué, voire psychopathe. Congruent ou étranger à l’espèce. Taré, artiste, bandit, vieux, ou SDF. En gros c’est assez binaire.

C’est à dire que tout est devenu comme dans le métro de Tokio. Un art de l’esquive, un ballet incessant de volte face pour ne pas se toucher de plein fouet, pour ne pas se heurter, s’empoigner. Une sorte de politesse s’exprimant par le mouvement des corps qui s’évitent les uns les autres. Je dis politesse comme tout le monde mais en fait je crois que c’est un trop plein de mépris. Un truc qui a depuis longtemps fait déborder le continent asiatique de la sauvagerie naturelle. La découverte de la sinuosité, une vraie trouvaille que, nous autres occidentaux se déplaçant en ligne droite, ignorons totalement.

Quoique désormais avec la mondialisation tout est surement en train de se mélanger allègrement. Les peurs surtout. La peur des démons comme la peur d’un monde sans Dieu. Une peur du noir ou du vide. Un désir d’absence ultime gouverne désormais la planète toute entière.

Du coup on bourre dans l’urgence. On accumule, on remplit les frigos dans l’espoir d’avoir au moins quelque chose à décongeler en cas de fin du monde intempestive. Voilà en gros ce que cache pour la plupart ce rêve de congruence. Une dérivation minable effectuée par des bricolos sans vergogne. De sales petits malins, des profiteurs de la stupidité générale. De la stupeur mondiale.

Vous prenez un certain plaisir à peindre le pire, c’est évident. N’y a t’il pas une sorte de provocation à l’exprimer devant moi comme pour voir si oui ou non j’abonde dans votre sens ?

Que penseriez vous si j’adhérais à cette colère ? si je n’y adhérais pas, si je restais totalement indifférente ?

Des images d’orgie. La colère partagée comme du pain, quelque chose de nutritif qui recharge les batteries à bloc juste avant de décharger, de baiser. Une fusion dans la colère comme dans l’étreinte des corps, une énergie dans le fond si on la débarrasse de tous les mots que l’on a plaqués dessus.

Quant à l’indifférence ça ne me changerait pas vraiment. C’est mon lot quotidien, le lot d’un sexagénaire qui regarde des culs passer comme Tantale l’eau dont il ne peut plus s’abreuver. L’indifférence de l’autre me conduit au constat de la soif. Puis tout de suite après à la raison. A ce refuge que semble proposer la raison. Evidemment je dis des culs, c’est une métaphore, une ellipse aussi.

J’ai toujours choisi la colère plus que de raison. Une exagération si l’on veut de la colère. Comme une caricature en forçant le trait et en restant totalement conscient de ce sentiment de faiblesse qu’elle plaque sur qui je suis. C’est à dire que grâce à cette colère « je » m’évanouis. Je deviens soudain quelque chose d’autre. Totalement hors de moi en apparence mais très lucide en même temps du pas de côté. J’ai souvent pensé que j’étais totalement cinglé à cause de ça. Ou bien sans cœur. Cette expérience de la colère, je devrais dire de l’énergie, transmute les émotions en quelque chose d’autre également. Cela ressemble à de l’enfantillage, à de l’égocentrisme mais en fait j’ai plus l’impression de répondre à une sorte de demande implicite. Je dirais que la fonction, la seule que l’on veut bien me donner, me laisser c’est de me foutre en rogne. Au début j’en ai bien bavé. Et puis avec la répétition j’ai finalement progressé. Il est possible que je sois devenu une sorte d’artiste de la colère.

Il y a toujours cette idée d’art qui ne vous lâche pas. Pourquoi est ce si important pour vous que tout soit vécu de cette façon, comme un apprentissage perpétuel, une série d’esquisses et d’ébauches de brouillons en vue d’un jour à venir où, enfin quelque chose de parfait- de congruent- va jaillir ? Ne pouvez vous accepter d’être juste là dans cet instant aussi démuni face à cet instant comme tout à chacun ?

Démuni. J’ai failli exploser de rire. Démuni, je n’ai jamais été autrement que démuni totalement à chaque instant de ma vie. Mon existence toute entière n’est qu’une acceptation progressive de ce sentiment de pauvreté absolue.

Le but c’est cette pauvreté « absolue » ? êtes vous certain ? N’y a t’il pas quelque chose d’autre derrière cette façade ?

J’y ai souvent pensé, je veux dire à tous ces gens qui semblaient porter un masque. Une question qui revenait souvent dans mon enfance était non pas la peur du masque en lui-même je crois mais ce qui pouvait se dissimuler derrière le masque. Dans mes cauchemars des personnes retiraient leur masque et il n’y avait rien. Je voyais un corps sans tête, un corps étêté, non pas décapité parce que ça n’avait rien de gênant pour ces créatures, c’était leur état naturel d’être sans tête. C’est seulement pour communiquer avec moi qu’elles avaient besoin de porter un masque de se fabriquer une figure.

Vous êtes peintre m’avez vous dit. Parlez moi de ce que représente pour vous la « figure ».

C’est drôle que vous me demandiez ça. En ce moment je peins beaucoup de visages. Ce sont des visages et non des portraits. Je n’arrive pas à m’appuyer sur un modèle, quelque chose de « réel » pour les peindre. Il faut qu’ils surgissent sur la toile un peu par hasard, sans que je ne le désire vraiment d’ailleurs. Je veux dire que souvent je pars avec l’idée de peindre un paysage ou autre chose et soudain une lassitude extraordinaire s’empare de moi et je me retrouve avec un nouveau visage sur la toile.

Hier par exemple j’ai recouvert des toiles de gesso noir, j’avais l’intention d’étudier des gammes de couleurs, principalement la gamme d’Anders Zorn qui n’utilise pas le bleu. J’ai donc enduit quelques toiles et je les ai laissées sécher près d’un radiateur de l’atelier. J’avais juste laissé un peu de blanc par endroit sans savoir pourquoi. J’avais trouvé intéressants les coups de pinceaux qui fabriquaient de fines frontières entre le noir et le blanc de la toile, et ça s’arrêtait là.

C’est en fin de journée en regardant par hasard une de ces toiles que j’ai découvert un visage sur l’une de ces toiles. Un visage qui semblait biffé par les coups de brosse. C’était comme si soudain je pouvais voir clairement. Comme si je voyais cette fameuse réalité dont on parle. Comme si j’étais sorti de mon rêve perpétuel tout à coup. Ca m’a fait drôle. Je ne sais pas si je peux dire content ou pas. Drôle dans le genre étrange, insolite. comme ces objets insolites qui soudain surgissent en plein rêve et qu’il faut suivre pour passer d’un rêve à l’autre. Pour s’améliorer dans la fluidité des rêves, dans l’idée d’une légèreté nécessaire afin d’explorer les rêves. L’écrivain Castanéda parle de ça dans un de ses livres « l’Art de rêver » justement.

Gesso noir sur toile format 45×54 cm Patrick Blanchon 2021

Une fois de plus le mot art revient…

Vous pensez que je suis obsédé par l’art et qu’ainsi je me dissimule derrière ce mot ?

Vous parliez des créatures sans tête, qu’est ce qui vous faisait peur vraiment ? Était-ce qu’elles n’avaient pas de tête ou bien que vous ayez l’impression d’être le seul à en avoir une ?

Vous pensez que je suis imbu de ma personne à un tel point ? Vous pensez que je m’imagine le seul sur cette planète à posséder une tête comme une sorte de malédiction ? Que cette malédiction est l’astuce que j’ai trouvée pour assumer mon insignifiance profonde ? Pour tenter de la transmuter en quelque chose d’extraordinaire ?

Est ce que ce serait grave ? Est ce que ce mot de malédiction n’est pas pour vous un synonyme de cet autre mot qu’est l’art ? Et est ce qu’on ne pourrait pas résumer tout ça par le terme « Artiste maudit » ?

J’allais tenter de trouver un truc en urgence à dire parce que la pente de cette conversation commençait à me gaver sérieusement, je me suis levé d’un coup et j’ai vu que mon interlocuteur se levait en même temps que moi. C’est à ce moment là que j’ai vu que j’étais devant le miroir de l’atelier et que je n’avais entretenu cette conversation qu’avec mon propre reflet dans la glace. Le meilleur c’est que j’étais persuadé que j’avais eu affaire à une interlocutrice …

Je crois qu’ensuite j’ai pensé un moment à cette femme dont j’ai découvert le blog il y a peu et qui raconte ses expériences sexuelles sans fioriture Un style sec et cru qui me rappelle Calaferte, terrible et émouvant. Elle accompagne ses textes de photographies en noir et blanc, des autoportraits à poil, toujours sans tête.

Du coup femme sans tête, femme de tête… et puis ce tableau noir et blanc comme biffé inconsciemment j’ai du continuer à réfléchir un moment en revisitant toutes mes histoires d’amour et de cul pour passer le temps en attendant que le sommeil m’emporte pour de bon.

Des femmes de tête et des écervelées. J’ai aussi rit de mon entêtement à vouloir trouver de la congruence coute que coute dans tout ce bordel. Bon sang me suis je dit, on est vraiment pas grand chose, et je suis parti me coucher.