Attachements

Parmi tous les rêves et cauchemars de mon enfance, ceux dont je me souviens toujours parce que mon attention a dû y relever je ne sais quel message que j’avais jugé important, sont ceux qui évoquent l’idée de l’attachement.

En général cet attachement se résume à des liens qui, comme le géant Gulliver cloué au sol par une bande de créatures lilliputiennes, stupides et belliqueuses, l’empêchent de bouger. Cette approche de la notion d’attachement marque bien la sensation d’entrave perpétuelle contre laquelle je n’ai jamais cessé à la fois d’être attiré et aussi contre laquelle j’ai passé un temps fou à résister pour m’en dégager.

Avec le temps le sens de ce mot a dû glisser quelque peu et s’est trouvé associé je ne sais comment à l’affection.

L’affection est un mot ambiguë car il signifie autant une direction vers laquelle se rendre, une source d’actions, que l’immobilité d’un confort illusoire qui finit par être une punition, ce qui souvent me désole, lorsque je ressens des sentiments pour quelque chose ou quelqu’un. Aimer c’est s’attendre à être puni tôt ou tard si je résume.

Etre affecté par quelque chose, par une relation, par des événement voilà généralement le sens vers lequel irrémédiablement l’affection semble se réduire. Etre affecté par une maladie, un mauvais coup.

Une plaie, une croute, que l’on ne cesse pas pour autant de gratter pour qu’elle continue à suppurer.

Comme si toute une existence finalement dépendait de l’écoulement de ce pus, comme si c’était un choix établi de longue date destiné à construire une mémoire. Mémoire qu’au bout du compte on finira par confondre avec la réalité ou avec soi.

Pourtant à certains moments clefs de ma vie, j’ai dû me rendre compte de cette ineptie. A ces moments là je ruais dans les brancards, je pétais les plombs comme on dit. Je disjonctais.

Couple Huile sur toile 100×80 cm Patrick Blanchon

Ce pouvait être une rupture soudaine avec une maitresse, une amitié, un job, un lieu ou même une version de moi-même qui me donnait la sensation de me débarrasser d’ une peau. Bien sur une peau de serpent ou de lézard. Et celle ci tombait au sol subitement. Je n’ai pas de meilleure expression pour résumer cet événement particulier qui se présente régulièrement dans ma vie que de dire  » c’est plus fort que moi ». Que j’associe à certains souvenirs sonores, des avertissements à répétition m’indiquant que j’avais « le diable dans la peau ».

Quelques soient les bonnes résolutions que je pouvais prendre alors pour n’être pas totalement soumis à la malignité du sort , il fallait qu’à un moment donné, de préférence celui où je m’y attendais le moins, que la rupture surgisse.

Je ne saurais décrire ici la culpabilité inouïe que cette singularité aura provoqué tout au long de mon existence. Longtemps je me suis cru stupide, fou, ou artiste.

Mais en fait je crois que je peux résumer tout cela en quelques mots simples désormais. Il s’agit tout au plus d’un doute, d’une faillite provoqués par le terme d’attachement à quoi que ce soit.

Voilà aussi pourquoi on n’a cessé de me seriner toute mon enfance d’avoir la foi… Sans doute avaient ils eu l’impression tous ces gens de pouvoir s’en sortir si facilement ainsi et ils voulaient le partager généreusement.

Mais bon, dire qu’on a la foi ce n’est tout de même pas la même chose que de l’avoir. Il faut attendre que la grâce nous tombe dessus. La grâce ou l’étrangeté du monde…

Mais bon tout cela est bien spirituel. Dans le sens de drôle.

Revenons à l’empêchement, au doute, à la faillite. Restons terre à terre. A l’engagement !

Ce qui pour moi se résume souvent par une sorte d’impossibilité de m’engager dans quoi que ce soit de façon sérieuse, durable, définitive.

A un problème de pénétration, si je m’autorise à être trivial.

Je ne pénètre pas, je reste dans le préliminaire, sur le seuil. Une sorte de difficulté à pénétrer dans le plaisir comme dans l’oubli, la mort au bout du compte.

Sans doute est ce pour cette raison, pour tenter de me soigner à ma façon que j’ai été gagné assez vite par l’obsession de la conquête.

Dès l’adolescence il fallait que je cherche à m’introduire. Et bien sur j’y parvenais, sexuellement je veux dire que je n’éprouvais pas de réelle difficulté. C’était d’une certaine façon, inconscient, mécanique.

Cependant tout ce qui se produisait au dessus le ceinture était fort différent. Il y avait toujours cette ambiguïté majeure de l’attachement, et tout l’imbroglio des sentiments, des émotions dans lesquels j’adorais me perdre sans fil d’Ariane, comme dans un labyrinthe, et sans jamais tomber sur le Minotaure naturellement.

Même si j’ai baisé une quantité phénoménale de personnes, je veux dire si j’ai pu avoir accès à leurs interstices, à ce que l’on appelle à tort leur intimité, à sentir la chaleur de leur peau, de leurs muscles et de leurs humeurs, je reste totalement étranger à tout ce qui peut s’être produit à la fois dans leurs cœurs comme dans leurs têtes vis à vis de ces événements soi disant partagés.

Comme je suis resté étranger également à tout ce qui se produisait en moi réellement à ces moments là.

La meilleure façon de rester étranger à soi finalement est de se réfugier dans les clichés. Oh on ne s’en rend pas vraiment compte, c’est pavlovien de reproduire en live tout le contenu de la collection Arlequin et autres romans à l’eau de rose surtout quand on ne se connait pas.

D’ailleurs je n’ai jamais été seul à pratiquer le plagiat.

Sauf que soudain par je ne sais quelle raison, il fallait que je m’extirpe en toute urgence. C’était comme si brusquement un événement naturel, la chute d’un grain de sable, un changement dans l’hygrométrie de l’air prenait soudain une proportion anormale. A ces moments là une exacerbation des sens me réveillait du rêve que j’appelais juste quelques secondes avant la réalité.

Je me retrouvais étranger. A la fois étranger à l’autre et à moi-même.

Je dis que je me retrouvais car finalement c’est bel et bien cet état originel qui semble perdurer le plus parmi tous les faux semblants de ma personnalité. Je veux dire que derrière tous les masques, toutes les mimiques, il n’y a guère autre chose que cette étrangeté.

Et bien sur cette étrangeté veut se survivre absolument. Et ce au dépens de tout ce que j’ai pu imaginer pouvoir construire de « normal ». Il y a toujours un moment où elle vient tout détruire, tout dissoudre, tout effacer.

Sans doute que mon métier de peintre me sert à dialoguer avec cette étrangeté sinon l’amadouer. J’ai appris un peu avec le temps à trouver la bonne distance pour le faire. C’est pour résumer le nombre de pas que j’effectue toute la journée pour prendre du recul vis à vis de mes tableaux et aussi de mon personnage d’artiste.

J’ai longtemps confondu aussi cette étrangeté avec des personnes, le plus souvent des femmes, d’âge mur de préférence, des mères de substitution, ou bien des Liliths, des vierges noires, des divinités chtoniennes. Il y avait quelque chose d’absolument excitant à vouloir les posséder pour exister.

Je veux dire que la seule raison valable pour moi d’exister était de parvenir à les posséder. C’était une obsession.

C’est par la peinture finalement que j’ai abandonné les fausses pistes. La peinture aura remplacé tous les vagins, toutes les mamelles , les mères et tous les culs.

En même temps qu’elle m’aura finalement transformé en eunuque d’une certaine façon.

La peinture, le temps, l’expérience, le détachement m’ont entrainé à choisir ce rôle d’eunuque. Et bizarrement il semble que, dans ce cas, je n’ai aucun problème à bien vouloir continuer à m’attacher à ce dernier personnage. Finalement c’est super confortable si on n’est qu’un petit voyeur.

En même temps je ne peux pas m’empêcher de regretter, de me languir, voir un beau cul passer, le suivre et se détacher du monde entier comme de soi, ne serait que pour quelques instants, c’est peut-être seulement ça le paradis finalement, si on ne pense pas trop à l’enfer qui aussitôt s’en suivra.

( Dans la catégorie : récits de fiction. )

3 réflexions sur “Attachements

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