L’épineuse difficulté du genre

Se donner un genre sans en connaitre parfaitement les codes est ridicule. D’ailleurs on me l’a souvent dit : « tu veux te donner un genre qui n’est pas le tiens ». Ce qui est dommage c’est que toutes ces personnes ont disparu désormais. Car j’aurais vraiment voulu en savoir un peu plus sur ce fameux genre dans lequel elles m’avaient installé, malgré moi.

J’étais sur la route hier ou avant hier et j’écoutais un livre audio qui traite d’une méthode infaillible pour créer des romans à succès.

J’adore ce genre de littérature presque autant que les émissions débiles de la chaine M6 du genre « marié au premier regard » ou encore « l’amour est dans le près » , elles me détendent.

Lorsque je suis resté un peu trop longtemps dans mon mutisme et dans l’atelier à peindre, j’ai l’impression de prendre un bain de stupidité roboratif. Du coup, toute la gravité s’évanouit comme par magie, je me sens con absolument et j’avoue que j’y prends un réel plaisir.

Mais en fait il se pourrait bien que je sois un vrai con de raisonner de cette façon. Et l’origine de cette connerie vient du fait de mal comprendre la nécessité du genre.

Souvent je me retrouve perché dans de belles idées fumeuses sur la peinture et sur l’art et j’ai pour habitude de combattre la notion de « clichés ». Mais dans le fond je ne suis surement pas le dernier à les utiliser. D’ailleurs comment pourrait t’on y échapper ? Bien sur c’est impossible si l’on y réfléchit un peu.

On ne peut pas plus échapper à la notion de cliché, que de celle de logique, de causalité, et de mémoire, puisque c’est à partir de celles-ci que l’on s’invente en tant que « personne ». A vrai dire il vaudrait mieux parler d’archétype plutôt que de cliché, ça fait plus grec, plus ancien, et on renoue ainsi avec les origines de toute narration.

Lorsque Quentin Tarantino prépare un nouveau film il visionne 4 films par jour dans le genre qu’il a décidé d’investir. 4 films par jour cela fait un sacré paquet de films à la fin de l’année, c’est le temps qu’il lui faut en général pour s’approprier à fond tous les fameux codes du genre en question. Il ne commence vraiment à écrire qu’au bout de ce long travail d’une année. C’est un véritable travail d’universitaire quand on y pense. Et tout ça pour mieux pouvoir briser ces fameux codes en fin de compte à chaque nouveau film. A noter que Tarantino ne se soumet pas à un seul genre en particulier , il les exploite les uns après les autres à chaque long métrage qu’il commet. Son genre c’est de briser les codes des genres, c’est si l’ on veut sa « marque de fabrique ». C’est aussi pour cela que ses films peuvent toucher un peu tous les publics car ils sont lisibles à différents degrés comme tout chef d’œuvre.

Connaitre les codes d’un genre que ce soit pour faire un film, écrire un roman ou peindre un tableau et même pourquoi pas faire du commerce, draguer une fille, c’est aussi se rapprocher de la notion de cliché, d’archétype, de ce qui fonde toute narration, toute histoire. En un mot c’est ce qui plait aux gens, ce qu’ils attendent, c’est qu’on leur resserve une histoire dans un genre particulier qu’ils connaissent déjà par cœur le plus souvent.

Sans doute que l’impossibilité chronique que j’éprouve à m’engouffrer dans un genre est dû au déplaisir que provoque en moi la répétition. Répétition que je ne sais pas traiter autrement qu’en me réfugiant dans l’ennui.

Peut-être n’est ce finalement qu’une séquelle provenant d’une éducation bizarre. Une indigestion de rituels qui, enfant, me sont vite devenus pénibles jusqu’à l’insupportable car ils se terminaient toujours par un seul et même résultat, une insatisfaction à partager finalement. Un héritage lourd à porter.

La répétition des mêmes rituels entre Zeus et Héra et dont la cause, le prétexte est l’infidélité qui déclenche la jalousie. La lutte également entre deux versions du genre masculin et féminin sous laquelle se dissimulent des enjeux de pouvoir, de soumission et de domination, et toute la perversité que ces frictions peuvent produire.

Je me réfugiais souvent dans les mythes du monde entier que je dévorais dans mon petit coin tandis que les « grandes personnes » s’écharpaient dans la pièce à côté. Sans le savoir alors j’opérais une sorte de traduction de la répétition, du rituel, du cliché et de l’archétype. Tout cela bien sur fort embrouillé dans ma petite tête. Je n’avais pour seul outil alors que mon imagination et ma propension à faire du lien, des associations d’images ou d’idées vagues. En fait j’habitais dans le chaos, j’étais l’œil du chaos ni plus ni moins. Ce qui me conférait une étrange sérénité malgré toutes les vicissitudes que je traversais sans relâche comme bon nombre de héros de ces fameux mythes.

J’adorais lire et dans le fond c’était bien là le seul endroit où je prenais un vrai plaisir à la répétition. J’étais capable de lire et de relire la même histoire plusieurs fois sans jamais me lasser tant le cadre de celle-ci était pour moi rassurant dans sa solidité, dans son enchainement, et même l’irrationnel, la magie étaient à leur place, tout aussi rassurants finalement que tout le reste.

Sans doute que j’ai pris l’habitude de me raconter des histoires rien que pour cela, pour retrouver cette répétition rassurante, apaisante, et de préférence lorsque je me retrouvais confronté à des situations chaotiques.

Simplement je ne m’en rendais pas compte. Je m’inventais un tas d’histoires et je croyais au bout du compte qu’elles étaient réelles.

C’est comme cela que je suis devenu fou à lier probablement pour la plupart des gens que je côtoyais.

Avec l’apparition du petit écran et des héros de série comme Zorro, Thierry la Fronde, et Thibaud des Croisades, les choses ne pouvaient surement pas s’améliorer. Il y avait cette volonté d’identification héroïque d’autant plus forte je crois que ma véritable personnalité eut été en lambeaux pratiquement à chaque heure de la journée. Le manichéisme me servit beaucoup à ne pas sombrer durant une grande partie de mon enfance. Il y avait les gentils et les méchants, et, au vue de ce que je comprenais des grandes personnes, ça se tenait assez bien.

C’est à l’adolescence que j’ai du perdre le fil. Je veux dire que la confusion s’est abattue sur moi. Les bons et les gentils ça ne tenaient plus. il y avait les circonstances atténuantes, et parmi celles ci celles que j’ai commencées à me fournir personnellement pour esquiver mes premières exactions.

J’étais sorti du genre héroïque pour pénétrer dans l’avant-garde sans sas de décompression. Il n’y avait plus vraiment de raison de lire un livre ou de l’écrie selon un ordre établi, une chronologie ou une logique. Tout cela appartenait au classicisme révolu voire ennemi. L’originalité était le nouveau phare qui guiderait les jeunes créateurs dans les ténèbres si toutefois elles ne les épaississait pas encore plus.

Car dans le fond l’originalité ne vient pas plus miraculeusement que de savoir les codes d’un genre. On est véritablement original avant tout parce qu’on connait toutes les idées instinctives de son époque, parce qu’on les a relevé soigneusement, et qu’ensuite partant d’elles on est parvenu à découvrir quelques idées neuves. Mais pour un chef d’œuvre ça ne s’arrête pas là, il faut encore travailler dur pour parvenir à trouver le super concept en examinant et rassemblant de façon judicieuse plusieurs idées neuves.

« La tentation de Saint-Antoine » huile sur toile Collection privée Patrick Blanchon

La clef de tout cela c’est de connaitre les codes. Et aussi de ne pas avoir peur de la solitude. Car au bout du compte, au bout de tout ce travail, on ne peut ressentir que ça en écoutant ce que les gens disent de notre travail. Il faut l’accepter et ne pas s’en plaindre. et puis parfois parmi le lot certains comprennent et deviennent nos porte parole. J’ai tenté plusieurs fois de le faire pour des amis artistes en écrivant sur leur travail. C’est un bon exercice que je conseille vraiment à tous les artistes. Regardez le travail des autres et exprimez vous sur celui ci, vous parlerez toujours de vous de toutes façons mais autrement.

Je crois aussi que le refus maladif du genre provient d’une immaturité qui se déguiserait en fausse maturité. De nombreux intellectuels tombent dans ce panneau et bien sur parmi eux en premier les artistes un peu trop cérébraux dont je fais naturellement partie. Encore que, fort heureusement je sois marié et que mon épouse se charge assez souvent de me remettre à ma juste place lorsque je commence à soliloquer.

Dans le fond on pourrait résumer les choses assez simplement que ce soit dans le cinéma, l’écriture, la peinture, quand à nos intentions véritables. Encore faut-il prendre le temps là aussi d’apprendre à bien les connaitre.

Une fois traversé tous les miroirs aux alouettes, que reste t’il vraiment sinon l’envie de toucher le plus grand nombre sans se soucier des critiques et des flatteries. Que le travail trouve son chemin dans le monde finalement, c’est bien la seule chose pour laquelle on le fait vraiment. Parce que ce qui nous construit réellement c’est cela, le travail, c’est à dire les actes que l’on réalise.

S’intéresser au genre n’est donc pas stupide ni innocent. D’ailleurs le grand public ne s’y trompe pas et c’est pourquoi les fans sont si nombreux pour tel ou tel écrivain, tel ou tel artiste en général, c’est parce qu’aimer un genre nous identifie en tant qu’individu et en même temps répond à une nécessité grégaire, voire religieuse si l’on veut.

Refuser la notion de genre est puéril autant que stérile. C’est comme si on se mettait à vouloir inventer tout seul un langage que l’on serait le seul à comprendre au final. Que d’effort à déployer ensuite pour diffuser cette nouvelle langue … et si malgré tout on y parvenait on s’apercevrait alors que ce langage n’est pas si nouveau qu’on le pensait, ses racines proviennent forcément d’une langue proche voir similaire, d’un cadre, et de ses différentes contraintes.

C’est grâce à ces contraintes, à ces règles, à ces codes que la créativité peut véritablement s’exprimer pour créer à partir des idées toutes faites d’une époque de véritables idées « neuves » et au bout du compte des « concepts ». La créativité est une approche de la contradiction qui n’a pour objectif que de la rendre harmonieuse, ou dynamique, et en même temps source d’intime et de familier.

L’épineuse difficulté du genre provient surtout de l’ignorance totale de ce qu’est le genre depuis les origines du monde, un récit qui nous fascine et nous entraine à l’imagination, à éprouver des sensations, des sentiments et au bout du compte des pensées. Le genre humain n’est pas un terme si vain que l’on pense même si parfois l’époque dans laquelle on vit nous fait douter de vouloir s’accrocher coute que coute à celui-ci.

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