L’inquiétante étrangeté.

C’est une petite dame toute frêle qui ,cet été, va fêter ses 90 printemps. Mais « toute frêle » ne va pas bien avec l’idée de longévité. « Toute frêle » c’est ce que moi je me dis. Car cela m’inquiète et me rassure d’imaginer la fragilité comme une force. Peut-être parce que cette pensée sera née d’une confusion entre la notion d’opiniâtreté habituelle, qui exige volonté et force et qui se serait tout à coup envolée. Une pensée qui se métamorphoserait lentement comme un rocher qui s’effrite. Et qui depuis le plus petit grain de sable résiduel me susurrerait que la ténacité est désormais devenue synonyme de souplesse comme de fragilité. Un changement de paradigme qui s’opérerait par de petits à-coups sémantiques intempestifs. Un territoire quasiment vierge, inconnu, une fois les fourches caudines de la soixantaine passées. C’est comme si, au loin j’apercevais l’étincelante blancheur d’ une nouvelle acropole, et que je me mette sur un plan atomique, moléculaire, à ressentir plus que penser la pertinence de cette fameuse « inquiétante étrangeté ».

Quelque chose qui remonte aussi à une origine enfantine, à la lecture des contes de fées. Au début tout est écrit pour que les choses soient normales, quotidiennes, familières et puis à un moment il y a une rupture dans la continuité logique du récit , un événement survient pour tout flanquer par terre, et ce qui est encore plus bizarre c’est que cette rupture nous l’attendions plus ou moins, nous nous y sommes préparés. Mais on ne le dit pas. On ne se le dit pas, cela doit rester un secret.

Nous nous aveuglerions donc volontairement pour ne pas entamer le plaisir et la peur mêlés dans le contact rare de l’étrangeté.

Cette étrangeté que nous tissons en urgence lorsque soudain le voile se déchire et nous ramène à notre fragilité, à notre souplesse, à notre volonté de vivre dans l’intimité du monde comme dans la notre.

La vieille dame parait-il commence à perdre un peu les pédales d’après les dires de ses filles lorsqu’elles en parlent. Elle mélange les prénoms des enfants et des petits enfants, elle se mélange les crayons en piochant dans son pilulier, elle loupe des rendez-vous inscris en gros sur l’ardoise au mur de la cuisine.

Parfois je suis invité à sa table et je l’observe. Elle se tient comme un petite fille sous l’assaut des tendres réprimandes de ses enfants qui s’inquiètent. Elle joue la naïve, elle pousse des ah et des oh pardon, comme pour dire, zut alors, mince de mince… je perds la boule.

De temps en temps je surprends une petite lueur au fond de son regard, comme l’éclat d’un sourire fugace, un aparté.

Femme au chapeau huile sur toile 13×18 cm Patrick Blanchon 2020

Tout va bien je vous dis ! C’est ce qu’elle dit souvent à ses filles alors que dans les faits tout à l’évidence semble partir en quenouille.

Chacun joue son rôle sa partition, au dièse et au bémol près.

Peut-être qu’il est nécessaire d’être en contact avec elle, avec cette inquiétante étrangeté, pour être dans l’intime vraiment, se débarrasser au final de tous les costumes mal taillés dont on s’affuble, en famille comme dans la vie en général.

Il y a ce silence apaisant qui l’accompagne si on lui prête un peu d’attention, comme des grains de sable qui dégringolent d’une falaise en bord de mer et qui d’un coup nous extraie des apparences, nous fait entendre le ressac. Et on se laisse bercer par le ressac bien sur avant de retourner dans nos foyers; de disparaitre encore dans le secret.

Une réflexion sur “L’inquiétante étrangeté.

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