Le cambrioleur citronné

Je venais d’avoir 35 ans et j’habitais une chouette maison que j’avais dégottée dans un chouette village dans les Yvelines. Je mettais bien deux heures chaque matin pour atteindre mon bureau, en raison des embouteillages mais je m’en fichais, j’allumais la radio dans ce vieux break Nevada que je m’étais offert pour la circonstance et je prenais mon mal en patience. Prendre son mal en patience devait être je crois une sorte de synonyme d’être enfin devenu un peu plus adulte. Quelque mois plus tôt j’avais même accepté de m’occuper d’une petite chatte que l’on m’avait proposée. Etre responsable de quelque chose d’autre que de moi-même devait aussi être dirigé vers le même but plus ou moins consciemment.

C’est alors que j’ai entendu cette histoire aux infos de 7heures en parvenant sur la transilienne. L’homme s’appelait McArhur Wheeler et s’était fait pincé après avoir cambriolé une banque de Pittsburgh. Je n’aurais pas accordé autant d’importance à cette information si le commentateur n’avait pas ajouté la raison pour laquelle l’individu s’était fait arrété. Une caméra vidéo l’avait filmé en plein délit et, lorsqu’on lui avait fait visionner la bande, l’homme avait nié en premier lieu être l’auteur du délit. Puis il avait fini par invoqué le fait que c’était impossible qu’on puisse le reconnaitre sur ce film car il était totalement invisible, il s’était enduit le visage de jus de citron.

C’est à dire qu’il croyait vraiment dur comme fer à sa méthode qu’il continuait encore de juger infaillible. L’évidence que les autorités lui mettaient soudain sous le nez ne pouvait être autre chose qu’un fake.

C’était évidemment un message du sort s’adressant directement à moi, il ne pouvait pas y avoir de doute et tandis que je jouais avec le levier de vitesse et la pédale d’embrayage de la Nevada pour rester au pas, peu à peu ma première réaction qui était de considérer le type comme complètement timbré se métamorphosa en koan zen. Le genre de truc parfaitement incompréhensible mais dont on s’oblige durant des heures à tourner en boucle pour y trouver un sens.

Il devait bien y avoir un rapport entre cette histoire de jus de citron qui rend invisible quelqu’un dans sa vision subjective de la réalité et moi-même. Peu à peu l’évidence devint de plus en plus évidente dans mon esprit, un peu comme lorsque Forest Gump déclare que « n’est stupide que la stupidité ».

Ce qui est parfait dans les embouteillages si on ne s’énerve pas trop, c’est que l’on peut y faire régulièrement le point sur sa vie.

A 35 ans je découvrais que je ne me projetais vers aucun avenir, à part la rêverie. Je ne faisais guère que ressasser les aspects les plus négatifs de mon passé et je tournais en boucle de déprime en dépression. Ca ne se voyait pas trop, je portais un costard et des cravates et j’étais en pilote automatique généralement de 9h à 17h.

Puis, à 17h01 lorsque je remontais dans ma Nevada pour revenir vers ce fichu village, je pénétrais aussitôt dans la peau de ce personnage d’écrivain que je m’étais inventé, comme on plante ses dents dans l’acidité d’un citron pour tenter d’atténuer le durcissement intempestif des artères.

C’est à ce moment là je crois que je me suis aperçu que j’étais comme ce type à qui on présente une évidence et qui se rebelle contre celle-ci en toute « bonne foi » refusant absolument toute forme d’objectivité.

« Mais je croyais pourtant être invisible, je m’étais tartiné la figure de jus de citron… »

Quelque mois plus tard j’ai déménagé à la première occasion en emportant la chatte qui ne m’a pas quitté durant 22 belles années. J’ai arrêté d’écrire durant une bonne quinzaine d’années parce que tout bonnement je n’avais rien de particulier à dire.

« comédia » Huile sur toile 2.50m x 1,50m Patrick Blanchon 2014 collection privée.

5 réflexions sur “Le cambrioleur citronné

  1. Oh, je l’ai pensé tellement fort que je ne l’ai même pas écrit ou alors est-ce pour illustrer ce dont tu parlais… Oui, j’ai oublié d’écrire : citron…

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  2. Parfois, ces trucs-là, ça marche. Je pense à la branche que le petit garçon brandissait en haut de sa tête dans le film “Les dieux sont tombés sur la tête”. Les hyènes qu’il craignait le voyaient plus grand que nature avec sa branche et lui foutaient la paix. J’ai longtemps cru que le complet-cravate faisait la même chose pour rendre les gens insignifiants et indifférenciables les uns des autres.

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