Comment être le meilleur des amis

Selon Socrate, Dale Carnegie et le premier vendeur ambulant venu qui connaît les bases de son job, il n’y a pas trente six façons de faire prendre aux gens les vessies pour des lanternes et parvenir à ses fins. Convaincre est l’art de savoir placer cinq oui d’affilé au premier pigeon qui passe et lui suggérer que nos désirs , nos idées ne proviennent que de lui.

Rien ne sert de s’obstiner dans le conflit, d’une manière frontale car même si on peut éprouver parfois, à ces moment là, le plaisir fugace d’une éventuelle victoire, en fait à peu près tout le monde est perdant.

Je ne savais pas tout cela lorsqu’à 20 ans je donnais des coups de poings dans tous les murs qui se présentaient face à moi. J’aurais pu me dire encore que je n’étais qu’un parfait nigaud, un jeune homme inexpérimenté et finalement abdiquer au profit d’une obédience à la maturité. J’aurais pu… mais quelque chose encore m’en empêcha. Je ne saurais pas poser d’autre mot que l’instinct, ou l‘intuition sur cette chose qui m’en empêche encore d’ailleurs.

Le seul doute qui subsiste en vrai c’est de savoir si cette intuition provient d’une source universelle, ou bien si elle ne se loge que dans ma propre idée saugrenue d’importance.

Pour survivre j’ai appris à manipuler quantité de personnes ayant compris que la seule chose réelle qui comptait vraiment à leurs yeux était cette fameuse idée de leur propre importance. Je dis survivre car j’ai toujours résisté plus ou moins consciemment afin de ne pas tirer un profit démesuré de cette prise de conscience. Ce qui m’en a d’ailleurs empêché est risible car il ne s’agit pas d’autre chose que de ma propre idée d’importance.

Sauf que visiblement je ne place pas l’importance au même endroit voilà tout. Ma façon d’entretenir les liens amicaux notamment ne semble pas correspondre du tout à l’usage général. Sans doute parce que j’esquive en moi-même cette partie louche que j’ai perçue chez autrui, celle de vouloir « profiter » de façon inconsidérée des émotions et des sentiments. Je ne mélange pas les torchons et les serviettes.

Aussi puis je parfois paraitre égoïste, égocentrique, « personnel » froid, distant, peu attentionné, bref , toute la collection de qualificatifs habituels dont on affuble les personnes qui nous échappent. Et pourquoi pensons nous donc qu’elles nous échappent le plus généralement, c’est bien sur car on ne s’y retrouve pas avec le sentiment de notre propre importance. Le manque d’attention, de reconnaissance, l’oubli, sont la plupart du temps en amitié l’argile, les graviers qui construisent peu à peu le sentier qui conduit l’autre à la moquerie et au mépris. Comme étant la seule façon noble si l’on veut de se sortir de l’étrangeté et de l’incompréhension.

Les choses, les qualités comme les travers d’ailleurs ne sont pas des événements spontanés, ils se forment dans la durée, comme les stries de l’eau à partir du point central d’un impact qui dérange soudain sa surface paisible.

Si je repense à mes toutes premières émotions concernant l’amitié il est fort probable qu’à peu d’occasion dans ma vie j’aurais pu me dire que ces émotions n’étaient pas du domaine du pur fantasme Tôt ou tard et ce durant des années la déception prévalait d’une façon quasi mathématique. Ce qui me valu de me faire assez rapidement une idée arrêtée sur toute notion d’amitié et ce durant une bonne quarantaine d’année par la suite. Passés les premiers instants d’exaltation il y avait toujours une ardoise à payer.

Ensuite on se dit que c’est dommage de voir les choses et la vie ainsi et forcément on met un peu d’eau dans son vin. Les circonstances atténuantes sont là pour ça. Pour ne pas condamner trop abruptement l’autre et surtout soi-même. On finit par accepter que l’on est tout autant perfectible que n’importe qui au final, en se débarrassant d’une vieille idée de perfection qui nous encombre. De roi du ciel on redescend sur la terre ferme et on marche comme dit le poète comme ces goélands qui atterrissent sur le pont des vaisseaux en pleine mer.

Tout cela pour se nourrir de quelques épluchures, de quelques reliefs de banquets auxquels nous ne seront jamais conviés.

Sans doute nous en veut on à mort parce que tout le monde sait pertinemment qu’un oiseau est fait pour voler, qu’il ne reste que peu de temps au sol.

Aussi je dois avouer qu’en toute objectivité je n’ai jamais été le « meilleur » des amis ainsi qu’on l’entend généralement. C’est à dire quelqu’un de toujours présent au bon moment, quelqu’un d’attentionné, quelqu’un qui ne nous laisse pas tomber, qui ne nous oublie pas et nous rappelle notre importance pour lui, faisant ainsi un écho favorable à ce que l’on peut penser de soi dans le bon sens.

Sans doute lassé par tant d’entourloupettes de médiocrités, qui se seront peu à peu confondues avec ma propre propension à la triche et à ma propre médiocrité découverte peu à peu. Peut-être d’ailleurs finalement est ce cela que j’ai jugé utile de partager le plus, ces choses qui ne subissent pas l’assaut de l’éphémère. Comme une sagesse en creux.

Cela ne m’empêche pas pour autant d’avoir encore quelques velléités , comme un ex fumeur qui n’y tient plus et demande incessamment de pouvoir tirer une taffe ou deux, comme un poisson en train de s’asphyxier sur la berge et qui par l’effort du rebond et sa foi de poisson espère rejoindre l’eau.

L’idée de notre propre importance est surement reliée à l’idée que nous nous fabriquons de notre propre disparition. Lorsque l’une atteint le point névralgique ou la dilatation se transforme en explosion puis en simple vent, alors on comprend au bout du compte à quel point la bienveillance et la compassion sont importantes envers n’importe qui en face de soi, et au bout du compte envers qui l’on est véritablement.

Oui tout cela semble cohérent comme après avoir répondu oui au moins 5 fois à toutes les questions, avoir réduit les objections à néant, et être fin prêt à rejoindre le « bon sens ».

Sauf que quelque chose m’en empêche toujours, une révolte, une résistance. Peut-être finalement la seule façon après tout ce temps de me sentir encore jeune et dans mon esprit le « meilleur des amis » .

Le mot susurrer par Clara 8 ans dessin

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