Le plus important

Les premiers jours avaient été comme ces nouveautés qui nous exaltent jusqu’au moment où on ne sait pas ce qui transforme l’action en habitude, dans laquelle on ne se soucie plus du plaisir. On fait les choses ainsi, d’abord en prenant un peu sur soi et puis ensuite on met le pilote automatique. C’est humain.

Il avait pris l’habitude depuis quelques jours d’aller se promener dans les sous-bois suite à la lecture d’un ouvrage sur l’organisation du temps qui conseillait à ses lecteurs de faire des pauses.

Vers 7h il interrompait ses activités et une fois un café avalé il rejoignait le parking, grattait les vitres de son véhicule puis tranquillement s’engageait vers le Pilat. Et chaque matin des pensées associées à sa vie passée lui revenaient presque en même temps que le soleil commençait son ascension dans le ciel.

Il n’y pouvait pas grand chose, et se disait que c’était un effet de l’âge probablement. Passé un cap on vit certainement plus dans le passé que dans le présent.

Quant à l’avenir, il lui semblait être devenu désormais un événement tellement abscons qu’y penser ne serait encore probablement qu’une perte de temps à ajouter à toutes les autres. Rester au présent demandait un effort certain que le moindre changement climatique pouvait réduire tout à coup à néant.

Parc du Pilat

Lorsqu’il se souvenait d’Agnès, il se souvenait du mot importance, ça ne faisait pas un pli. La notion d’importance et Agnès semblaient étroitement mêlées, comme des siamois, indissociables. S’il creusait cette idée encore un peu plus loin il savait qu’il ne tarderait pas à revenir à son obsession : Une fouine qui ronge des câbles électriques dans une épave automobile. Ce foutu temps perdu qu’il avait passé à tenter d’ingurgiter l’absence qu’Agnès laissait encore derrière elle. Comme un psoriasis dont on tente de se débarrasser en testant tout une collection d’onguents, de potions, de formules aussi magiques qu’officiellement médicamenteuses, généralement en pure perte.

Pourtant quelque chose l’attirait encore vers ce souvenir. Et il finissait régulièrement par découvrir que ce n’était pas autre chose que la nostalgie d’une immaturité perdue. Le plaisir douloureux de se gratter une croute.

Il secoua un pied après l’autre pour décoller la couche épaisse de neige collée à la semelle de ses chaussures puis, il allait s’engouffrer dans la Twingo qu’il avait laissée sur le bas coté de la route lorsqu’il aperçut le chien.

C’était un petit chien pas plus haut que trois pommes qui avançait vers lui en frétillant de la queue. De toute évidence une sorte de surgeon de la famille du Jack Russel, le corps recouvert d’une toison rase et laiteuse et la tête rousse , avec des billes noires larmoyantes.

Le kleps s’approcha de lui et commença à faire tout un cirque en lui tournant autour marquant tous les signes, ostentatoires, de la sympathie. Il ne possédait pas de collier, probablement un chien abandonné par ses maitres dans la période des congés scolaires.

Ils étaient seuls sur cette route et soudain il fut ému par l’importance que le chien lui accordait. Un peu comme si soudain il ne restait plus que lui, qu’il fut la seule personne sur terre qui puisse faire quelque chose.

Sans un mot ,il ouvrit la portière et s’effaça pour indiquer au chien qu’il pouvait grimper dans la voiture. Il avait fait ça naturellement comme la seule chose susceptible d’être effectuée pour conserver un semblant de dignité.

Enfin, Il tourna la clef de contact et lentement il redescendirent au pas vers la plaine. De temps en temps l’homme jetait un coup d’œil sur son rétroviseur. Le chien s’était roulé en boule sur la banquette arrière et leurs regards se croisaient sur la surface exiguë du rétro. Pas un glapissement, pas un gémissement, pas une seule parole.

Evidemment il avait fallu passer le cap des présentations. Son épouse n’était pas chaude. Un chien dans la maison ce n’était pas prévu du tout. Il en pris pour son grade pendant un bon quart d’heure et puis elle s’interrompit soudain. Le chien avait posé ses deux pattes avant sur ses genoux et lui léchait les mains en frétillant énergiquement de la queue à nouveau. Elle s’attendrit et, tandis qu’ils prenaient le café elle reconsidéra sa position sans vouloir montrer qu’elle abdiquait.

-C’est toi qui le sortira je te préviens et hors de question qu’il monte à l’étage et surtout pas dans la chambre.

Il hocha la tête tandis que le Jack Russel eut l’impression d’avoir compris en redoublant de coups de langues sur les mains de la femme.

J’ai pensé qu’on pouvait l’appeler Jack dit-il.

Jack … Elle prononça le mot plusieurs fois à haute voix tout en terminant sa tasse de café. Puis en reposant celle ci elle dit : Kiki ça lui irait mieux, puis en regardant le chien elle répéta « Kiki » et le chien frétilla à nouveau de la queue.

Il se souvint alors Dieu sait pourquoi d’un vieil appareil photographique, un Leica M42 qu’il avait du céder aux clous avec regret autrefois. Il se souvint surtout de la manière de faire le point lorsque les deux images de la visée télémétrique se superposaient parfaitement et que l’on pouvait appuyer en toute confiance alors sur le déclencheur. L’appareil ne faisait aucun bruit, il était parfait pour la prise de vue discrète, et nul n’aurait pu deviner la qualité rare des clichés qui en résultaient.

L’orage était passé, il était désormais responsable d’ un chien -à sortir matin midi et soir – et qui répondait au nom peu glorieux de « Kiki » . Il était mi figue mi raisin en fin de compte. Impossible de décider vraiment s’il fallait se réjouir ou accepter la destinée telle quelle venait ainsi s’inscrire dans la vie, un peu par hasard.

Il regarda le chien, le chien le regarda et se mit à frétiller à nouveau de la queue aussitôt.

Il songea encore une fois à Agnès, et au mot importance toujours associé à Agnès, puis il remonta vers son bureau et repris le travail là où il l’avait laissé.

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