Cet élan vital vers l’incongru.

De mémoire l’incongruité ressemble à une simple coupe, un graal dans lequel il suffit de tremper les lèvres pour se sentir soudain revivre. A chaque fois je vois un cygne noir surgir du brouillard des fausses clartés, des pseudos consensus, et tel le petit Niels Olgerson je saute sur son dos pour m’envoler vers l’horizon afin de toujours faire reculer les certitudes dont on voudrait m’affliger.

Déjà enfant je faisais tout pour être le plus incongru possible. Je crois que je dois cela à mon oreille essentiellement qui sait capter la moindre variation dans l’harmonie générale, celle que personne ne semble vouloir entendre justement. C’est aussi pour cette raison que je n’ai jamais pu vraiment me faire « avoir » par la logique ni la mathématique. Tel un petit Poucet je semais de l’incongruité sur chaque sentier dans lequel je m’engageais afin j’imagine de pouvoir un jour retrouver ma route en cas de perplexité totale.

Livre de Dali illustrant les textes de
Ramón Gómez de la Serna 30 ans après avoir effectué cette promesse à l’écrivain.

L’imagination est bien plus vaste que la raison et la porte à franchir entre les deux mondes est toujours l’insolite, l’incongru, ce qui au premier abord semble parfaitement étranger, incorrect, exotique. Suivre ainsi l’incongru c’est comme suivre le vent qui se lève et qui balaie toutes les lignes, la fixité apparente la solidité illusoire du monde. Chevaucher le cygne noir c’est découvrir une autre nature au mouvement comme à l’immobile et qui semble tout à coup les réunir bien plus que les séparer.

L’incongruité est à la fois de l’eau qui s’écoule depuis la source jusqu’à la mer en passant par tous les rythmes proposés par les monts et les vaux qui ne sont que des obstacles, un relief de pacotille. Tout à fait comme les heures qui s’écoulent depuis le premier souffle jusqu’au dernier avec cette formidable mensonge de l’âge et de la conjugaison des temps.

Devenir incongru c’est être un peu sorcier dans l’immédiat. Dans le moment présent. C’est soudain permettre de faire dialoguer ce qui jamais ne se parle en soi ni dans l’autre.

Ce n’est pas une tare, ni une maladie, on s’en aperçoit avec une joie sauvage aussitôt que l’on s’extirpe du consensus et de la congruence tellement briguée. Si la congruence est un phare pour bon nombre d’âmes perdues, nul ne dévoile le naufrage obligé qu’il faudra traverser afin d’enfin se retrouver « rassuré ».

Et une fois rassuré, on mesure la défaite, la lâcheté, que l’abdication à tous les outre mondes aura fait de nous pour ne plus vivre désormais qu’à la façon d’un clone, d’une répétition. Suffocation, râle quelques minuscules soubresauts et s’en sera fini de nous.

Comme si se rassurer était synonyme d’un sens unique, d’une impasse enfin, quelque chose d’inéluctable chassant tous les doutes et qui diminuerait notre propre idée d’importance à la dimension d’une peau de chagrin pour atteindre à cette légèreté des vieillards qui attendent la mort. Feuille morte balayée par les vents d’octobre , dans un anonymat de bon aloi.

Cette congruence que tout le monde ne cesse d’évoquer comme sœur jumelle de la cohérence est un véritable champs de bataille. J’ai vu tant de mes amis tomber dans la boue et les cratères laissés par les bombes coloniales de la raison toute puissante, d’immenses charniers qui ressemblent à la désolation de Verdun et de Douaumont. Une désolation, c’est à dire une disparition du sol subitement. Ce sol sur lesquels leurs pieds marchaient en toute confiance justement.

Mon besoin d’incongruité vient de là je crois. De la guerre perpétuelle cette expression du plus sordide en soi comme chez l’autre. Mon besoin d’incongruité me fait entendre des violons et des harpes au beau milieux des douches funestes De Dachau Auschwitz ou Treblinka. Un violon Tzigane, une harpe celtique.

Mon incongruité me pousse à trouver du laid dans la beauté et de la beauté dans la laideur la plus abjecte. Mon incongruité me laisse toujours à la frontière de l’achèvement cantonné dans un inachèvement semblable à ces camps de réfugiés dont on ne sait pas quoi faire. Qui deviennent des marges que l’on essaie de faire passer pour des variables d’ajustement de cette civilisation à l’agonie.

Etre incongru c’est d’une certaine façon tenter l’héroïsme. Ne pas rester, jamais trop longtemps en tous cas dans une zone de confort, dans la sclérose que provoque tout confort.

Avec l’âge venant, le mal aux genoux, l’attiédissement du sang et des ardeurs, de toutes les humeurs, parfois j’ai peur. J’ai peur de n’avoir pas la force, l’audace, le courage. Sans doute parce que j’ai découvert que je ne suis pas le maitre de mon incongruité, j’aurais bien plus été un véhicule, un serviteur, une coquille ou un os dont se sert la moelle de l’être pour voyager.

Je ne peux au bout du compte que plier et remercier d’avoir été choisi par l’incongru comme il se doit avec un maitre ou une maitresse quelqu’ils quoiqu’ils soient. N’est ce pas cela au bout du compte cela le fameux « respect » ?

Après autant d’irrévérences, autant de bizarreries et d’effronteries on se souviendra que tous les chemins mènent à Rome comme on dit.

A Rome, aux putes ou au café … qu’est ce que ça peut bien faire au bout du compte dans l’absolu ?

3 réflexions sur “Cet élan vital vers l’incongru.

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