L’art d’ouvrir une huitre.

On n’imagine pas la pugnacité d’un coquillage. Tout ce temps pour agglutiner du calcaire autour de la fragilité afin de produire une carapace de protection. Un joli conglomérat d’atomes, de noyaux et d’électrons, freiné par le renoncement au désir de s’éparpiller et la patience issue des sages résignations.

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Aussi, lorsque je vis le type s’emparer du couteau et enfoncer la lame en brute épaisse, abîmant de façon désordonnée et répétitive la fente de l’huitre, je ne pu qu’éprouver un petit pincement au cœur. Il s’y prenait comme un manche.

La lame ripa plusieurs fois et il eut été formidable qu’elle finisse son trajet dans la pulpe de l’un de ses doigts ou dans sa paume. C’eut été la moindre des choses. Mais apparemment la chance aime les goujats. Et même, une fois la bourriche toute entière éclatée, éventrée, il se retourna vers moi avec un sourire béat et ajouta : voilà une affaire rondement menée.

C’était un de ces vieux cons de je sais tout j’ai tout vu comme on en rencontre de plus en plus aux abords de la cinquantaine. Je m’étais laissé entrainé par mon indécision habituelle à cette soirée. Aussitôt le seuil de la porte d’entrée franchie et ce malgré l’accueil plutôt chaleureux de la maitresse de maison, j’avais tout de suite senti que je ne serais pas à ma place une fois de plus.

Le type se nommait Bertrand , Marc, ou peut-être Jean-Pierre… bref un de ces prénoms qu’on ne retient pas si on ne leur associe pas aussitôt une qualité ou deux justement pour s’efforcer de les retenir. On peut aussi se remémorer les imbéciles juste pour ne pas avoir à retomber dessus et noter un ou deux défauts en passant. Sans moyen mnémotechnique on est foutu on devient vite un errant de la grande comme de la petite histoire… cette fabrication qui permet de donner du sens à la mémoire. Mais ce pouvait tout aussi bien être un mauvais jour, un jour où l’à propos me manquait tout simplement.

Circonstance atténuante, je venais de quitter le Canton de Vaud où le taux d’idiotie atteint à mon avis un score honorable sur l’échelle de la débilité planétaire. Encore que je n’ai strictement rien contre l’idiotie, si celle-ci n’était pas accompagnée la plupart du temps de prétention, de dogmes à la con, d’idées toutes faites comme il est d’usage.

Mon retour de Suisse intempestif avait levé une étonnante amnésie quant à la France et les français. J’étais parti là bas si vite, si facilement, en oubliant presque tout sauf un vague souvenir de l’esprit des Lumières. La fameuse culture qui reste quand on a tout oublié. Et puis un peu de nostalgie de temps à autre, gastronomique essentiellement. Très vite pourtant c’en fut terminé de la plus petite velléité patriotique lorsqu’au bout de quelques jours je retombai sur le dégout habituel de mes contemporains de ce coté ci de la frontière.

C’est dans ce type de circonstances que l’on s’aperçoit combien les frontières sont artificielles. Des trompe couillons qui ne servent probablement qu’à perpétrer le fantasme identitaire. A chouchouter l’élan grégaire.

Dans ce domaine les helvètes malgré leur air de ne pas vouloir y toucher, ne sont pas en reste. Ils se seront hâtés d’en rajouter plusieurs couches en divisant leur mouchoir de poche de pays en de multiples cantons. Je me demande même encore si ce n’est pas pour exacerber encore plus leur racisme naturel. Car un Vaudois prend évidemment pour un crétin un Genevois qui lui rend bien, etc etc .

Du coup ce devait être une des premières invitations après l’ exode. J’avais repris ce boulot peu glorieux dans lequel je passais des heures à rassurer de grandes blondes quadragénaires, athlétiques et amerloques par visioconférence sur la qualité mirifique du travail des employés que je dirigeais. On m’avait largement averti de leur propension à tout lâcher pour un oui pour un non, dans ce site que la société d’études de marchés parisienne avait ouvert à Lyon. Ces clientes élevées à des biberons transatlantiques s’entourent elles aussi d’une belle carapace de professionnalisme, d’une politesse amicale en apparence à laquelle il vaut mieux ne pas se fier naïvement. Au moindre couac la pompe à fric se serait tout simplement arrêtée net sans aucun avertissement.

Vous parlez anglais, allez donc faire les chiottes m’avait t’on enjoint cordialement à la maison mère.

Cette année là, je me souviens très bien de n’avoir pas été surpris de trop non plus par le changement qui s’était effectué sur le site lyonnais depuis mon départ trois années auparavant. Les femmes étaient désormais en majorité et je nourrissais des images obsédante de cellules. Des vues microscopiques de cytoplasme étouffant un noyau. Le type qui dirigeait le site ne savait plus où donner de la tête ni de la queue. Sans sa faculté hors du commun à comploter et manipuler son petit monde il n’aurait certainement pas survécu à la mutation.

J’avais du me douter que ça finirait comme ça. J’étais resté assez flegmatique face à cette découverte. Je me rappelas d’un coup toute cette propension qu’elles avaient déjà à la délation et au complot, à naviguer entre deux eaux…comme propulsées par la nervosité des anguilles et à leurs rêveries turgescentes d’échelle sociale… Surtout dans cette tranche d’âge particulière, entre 30 et 40 ans ou la vacherie est un genre de compensation de mal baisées, et de mères le plus souvent célibataires. Oh on ne peut pas vraiment dire que j’ai été surpris non , pas mal de petites frictions m’avaient déjà mis la puce à l’oreille il y avait de ça un bon bail.

Bertrand Marc JP était directeur financier d’une grosse boite de la région Rhône Alpes. Je n’ai pas eut à poser la plus petite question, aussitôt qu’il m’a tendu la main j’ai eu droit d’un coup à tout son pédigré . A un moment j’ai bien cru qu’il allait m’annoncer la taille de sa bite en même temps que le montant de ses stock options Je n’en suis sorti indemne qu’en raison de la bienséance dont il du se souvenir au bout de sa longue tirade. Son épouse souriait et s’esclaffait à chaque fois qu’il balançait une qualification nouvelle sur l’être satisfait de lui-même qu’il voulait me présenter.

Bonjour (hi hi )

Je suis ( hi hi )

Bertrand (hi hi) Marc( hi hi) Jean-Pierre (hi hi) et tu peux m’appeler JP bien sur que ça ne me gène pas (hi hi)

Je songeais en la voyant se gondoler ainsi à ces petits chiens en carton pâte mal foutus que l’on installe à l’arrière des berlines et qui ne cessent jamais de hocher la tète dans le trafic. Et aussi à ces poissons pilotes qui se nourrissent des parasites installés sur la peau des grands prédateurs.

Et puis il y avait cette tension palpable dans l’atmosphère. Une tension tout à fait idoine à engendrer tôt ou tard une partouze. Je m’y préparais mentalement sans trop m’y préparer non plus. Après tout, la maitresse de maison que je venais de rencontrer ne m’avait pas prévenu d’une orgie éventuelle, pour l’instant on convolait gentiment en jouant à papa maman.

C’était une jeune sexagénaire encore pas mal roulée. Elle avait du choisir la monture de ses lunettes pour rehausser un je ne sais quoi d’austère sur son visage. Des montures Gucci bien larges. Lorsque j »étais tombé la première fois sur les yeux sombres qui luisaient derrière les carreaux j’y avais surpris un mélange de taquinerie et de mélancholie qui m’avait plu. Nous nous étions rencontrés dans un bar à vin de la presqu’ile et je crois que presque immédiatement nous sommes allés au conflit puis au lit une fois cette première étape validée.

Elle comme moi n’avions pas envie de romance. Elle avait prononcé le mot baiser dans un joli murmure à mon oreille et, en outre lorsqu’elle atteignit l’orgasme elle ne se répandit pas. Juste un soupir à peine audible mais qui requinque méchamment. Qui donne en tous cas un petit gout de reviens z’y.

Elle m’avait invité ce soir là pour me présenter ses amis, ce qui d’expérience n’augure jamais rien de bon. Mais j’avais bien voulu faire cet effort de passer outre. Il y avait aussi ce couple d’homos ayant dépassé la soixantaine largement et qui me permis de refaire le point rapidement sur mes lacunes en matière d’idées toute faites . Je n’entretient généralement que des clichés assez basiques pour ne pas dire pauvres sur les gays. D’abord parce que j’en connais assez peu et ensuite parce que globalement ça ne me gène pas. Les gens peuvent bien vivre comme ils l’entendent à condition de ne pas me casser les pieds. Je crois aussi que la gaytitude est devenue comme tout le reste désormais, une sorte de lobby qui se mord la queue tout seul en étant à la fois juge et partie sur les grandes opinions à entretenir absolument pour être honnête homme, dans la bouillie indigeste qu’on nomme la pensée politiquement correcte de nos jours.

Or là et j’imagine que c’est une pratique courante dans toute population à l’origine minoritaire ces deux là faisaient des efforts considérables pour bien m’indiquer la nature de leur relation Ils ne manquaient pas de se bisouiller, de se papouiller pour un oui pour un non. j’aurais bien sur pu m’attendrir, être « cool » mais le refuge dans l’agacement me parut à ce moment là plus salutaire. Une sorte de respect à mon intelligence qui revient ainsi de temps à autre mécaniquement. Un truc éminemment cruel et qui surnage

A part ça, ils étaient plutôt sympas. le genre intello gauchiste de plus en plus centriste avec l’âge. Voire même quasi réac sur certains sujets brulants du moment dont je n’ai plus le souvenir. Tous les gays ne sont pas de gauche voilà ce que je m’étais dit bêtement comme si je faisais mine de découvrir Cipango ou Zanzibar au détour d’un simple coin de rue. Comme quoi la bêtise n’épargne absolument personne en ce bas monde.

-Il y a encore une bourriche d’huitres si vous voulez dit à un moment le directeur financier. Il restait encore du Viognier on n’ allait pas le boire sans rien avait il ajouté. Et pour continuer sur sa lancée de pourfendeur de crustacés JP se rendit à la cuisine de façon tout à fait héroïque pour s’attaquer à l’organisation d’une seconde tournée. Ce fut au moment où la conversation porta sur l’affaire Cahuzac et le fameux toupet dont il avait fait montre à nous citoyens regardant la nation tout droit dans le blanc des yeux en disant non non non je ne mets pas de doigt dans la confiture. On allait finir par tous tomber d’accord sur le sujet, former un consensus ce qui avait du énerver JP. Petit moment de malaise que son épouse s’attacha à gommer d’un hi hi un peu plus faux que tous les autres. Lui aussi assurément devait sentir confusément le vent venir. Entre consensus et orgie il n’y a que la distance d’un zip ou d’une fermeture éclair.

On en était là quand tout à coup on entendit un hurlement provenant de la cuisine. Quelques instants après JP apparut sur le seuil du séjour en exhibant une paume ensanglantée. Cela du faire un effet bœuf car d’un coup l’événement fit basculer totalement l’attention générale qui à mon avis commençait à s’épuiser. Cette attention polie des uns envers les autres qui ne sert en général qu’à masquer la violence de nos véritables intentions, de nos ardeurs.

L’épouse de JP qui était à ce moment là avachie dans une position lascive sur le canapé ouvrit les cuisses en faisant le mouvement de se lever et j’aperçus la chair pale de ses cuisses. Je vis Denise- la maitresse de maison – sourire car elle avait suivi mon regard ce qui aiguisa encore plus la violence de mon désir. Même les deux vieux gays se resserrèrent plus étroitement l’un contre l’autre à cet instant.

Enfin Denise alla chercher de l’alcool et des pansements puis les deux femmes s’affairèrent à soigner le blessé. Ce fut comme si nous avions traversé un risque une périlleuse confusion. Peu à peu le calme revint, la conversation traina encore un peu sur des sujets sans intérêt et surtout sans danger. J’aurais pu rester dormir dans cette grande maison, frotter encore mon ventre contre celui de Denise ce soir là mais j’ai préféré revenir à mon studio. Retrouver en toute hâte l’exiguïté de ma vie quasi monacale m’obséda d’un coup. Il n’y avait plus que ça d’important.

Sur la route qui dévalait des monts du Lyonnais pour rejoindre la Saône je sentis ma cruauté s’apaiser peu à peu. Par chance je n’eus aucune difficulté à trouver une place de stationnement au bas de mon immeuble. Ne faut il pas toujours orienter un peu les événements pour parvenir à en extraire du bon du positif, me suis je dit désabusé en montant l’escalier. Mais j’étais claqué vraiment, une lassitude douce et agréable tout à fait comme après une nuit furieuse d’élans et d’empoignades confus. Cela ne valait pas le coup d’y penser une minute de plus et j’ai du m ‘écrouler enfin, sombrer lentement dans un sommeil sans le moindre rêve dont j’aurais le gout de me souvenir le lendemain ni les autres jours d’ailleurs. La dernière image qui reste encore collé à ma pupille grande ouverte sur la nuit c’est celle de la lame d’un couteau qui explose la nacre, un coup pour rien à coté de la fente d’une huitre, pas grand chose d’autre.

5 réflexions sur “L’art d’ouvrir une huitre.

  1. Bon jour Patrick,
    Je retiens :  » C’était un de ces vieux cons de je sais tout j’ai tout vu comme on en rencontre de plus en plus aux abords de la cinquantaine. »
    J’aime beaucoup cette narration 🙂
    Max-Louis

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