Samouraï

Sans discipline la lame n’atteint que le vide. Elle ne le blesse pas plus qu’elle ne l’entame au travers d’une série de répétitions désordonnées liées au fantasme de vaincre. Cesser de vouloir vaincre créer le plein. La volonté n’y sera pour rien car ne pas vouloir vaincre revient à la même chose. Toute la difficulté de l’épée réside dans cet interstice entre vide et plein, entre vouloir et ne pas vouloir.

La résolution de cette équation prend du temps.

C’est la même chose avec le pinceau, pour voir il faut fermer les yeux avant tout et toute la difficulté vient de ce qui nous les fait fermer.

Ocres jaune et rouge 1 Huile sur toile 20×20 cm Patrick Blanchon 2021

Avant de peindre il faudrait savoir pourquoi on s’aveugle. C’est difficile alors on gribouille, on esquisse, on ébauche, on barbouille. Peut-être que la plupart des tableaux ne sont que ce chaos proche de cet espoir, de ce que j’appelle l’aveuglement.

Le positif dans l’affaire est bel et bien cet élan pourtant. Comprendre intuitivement qu’il faut entrer dans le chaos.

D’abord avec cet amas de pensées et de désirs que nous ne cessons jamais de trimballer comme un boulet. S’épuiser à le soulever pour le jeter à la surface de la toile.

La toile est cette féminité en nous qui accueillera tout sans broncher car son rôle n’est pas de s’opposer mais d’être réceptacle puis miroir. La toile attend la maturité de l’œil, que celui-ci traverse tout ses rêves personnels et collectifs pour qu’enfin débarrasser enfin des pailles et des poutres il lui revienne dans une virginité toute neuve.

Un peintre est peut-être quelqu’un qui ne cesse pas de recoudre en lui un hymen. Un samouraï de la virginité qui doit passer par toutes les maisons de passe au préalable pour acquérir enfin le bon fil, la bonne aiguille jusqu’à ce qu’il prenne enfin conscience qu’il n’est besoin de rien pour que le miracle surgisse.

Pour que le monde renaisse soudain malgré lui en lui et à la surface d’une toile.

De quelle notion d’intérêt faut il se débarrasser pour parvenir au sans but ? Souvent le samouraï se mettra au service d’une maître et son devoir alors le conduira à se taire profondément.

Le peintre ne peut se mettre qu’au service de la peinture dans notre époque sans dieu ni maitre. Il doit laisser libre cours en premier lieu à son bavardage primordial et se heurter à la peinture ainsi. Traverser de nombreuses apparences comme autant de couches d’oignons. Car la peinture au début apparait comme un médium, un moyen avant d’être simplement ce qu’elle est. Il faut laisser alors le peintre s’épuiser dans toutes les velléités d’expression qui lui paraissent si nécessaires. Elles ne le sont que pour tracer le parcours qui s’établit du bruit au silence. A l’abandon, au renoncement.

Ce qui est étrange c’est que le parcours d’un tableau est souvent semblable. Il faut en premier lieu vouloir quelque chose pour se rendre compte que cette chose est un coup d’épée dans l’eau. Subir la déflagration du réel. Ce que l’on appelle réel est encore une chose compliquée que l’on pourrait résumer par une sorte de construction mentale qui ne tient plus debout et qui soudain s’effondre laissant place à l’absence, au vide, et à l’effroi qu’ils procurent en premier lieu.

La dépression alors est à la taille de l’orgueil du samouraï comme du peintre. Beaucoup abandonnent à cette étape.

D’autres parviennent à négocier je ne sais comment en trouvant une sorte d’arrangement entre l’orgueil, la toute puissance, et l’humilité qu’ils ont vu poindre tout au fond d’eux. S’ils bavardent désormais ils le font à bon escient pour donner le change dans ce monde où le bruit est roi. Ils atteindront sans doute à des positions honorables en jouant ainsi des coudes, en étant diplomates.

Ce n’est pas ce que je veux. Ce n’a jamais été ce que je désirais profondément.

Ce que j’ai aimé par dessus tout vient de l’enfance et du mois d’avril lorsque les cerisiers se parent de leurs plus belles fleurs.

Ce que j’aime par dessus tout c’est le renouveau, c’est le mystère de l’enfantement surgissant de l’innocence des vierges.

J’ai traversé toutes les batailles, j’ai coupé des têtes et des mains, et j’ai fermé les yeux autant que je l’ai pu animé par toutes les mauvaises intentions comme par les bonnes.

Me voici comme un vieux chat qui fait semblant de dormir et dont les souris n’ont plus peur. Je pourrais les décapiter d’un seul coup de patte à la vitesse de l’éclair. Cependant je préfère rester lové sur moi-même à contempler le ballet des formes incessantes qui se meuvent et qui s’évanouissent au moindre de changement de lumière dans l’atelier comme sur la toile.

Une indolence baudelairienne si l’on veut, une dernière hypnose savamment entretenue un face à face parfois encore flou, délicieusement flou, avec l’immobile.

Dans quelques jours ce sera à nouveau le printemps, Dionysos braille et le bruit des bourgeons qui pètent couvriront comme il se doit son vacarme. Alors il se lèvera à nouveau, la blancheur immaculée de la toile lui sera insupportable et il la maculera de boue et de merde, fera sa première œuvre Il n’y a pas d’autre œuvre dans le fond que cette origine à laquelle sans arrêt on revient, comme autant de coups de sabre dans le vent. Juste estimer la taille incommensurable en soi du néant.

5 réflexions sur “Samouraï

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