Rentrer bredouille

Quand j’arrivais au canal ce matin là le père Denis était déjà installé. On se fit un geste de la main et j’allais m’asseoir à bonne distance pour ne pas le déranger. C’était à ce prix que notre relation était devenue cordiale avec le temps. Le père Denis ne causait guère, son épouse la Muguette le faisait suffisamment pour deux, il venait là pour se détendre je l’avais bien deviné.

Il n’y a rien de plus chouette que la pudeur des hommes et toutes les maladresses qui en découlent, généralement par excès de précaution justement pour ne pas se déranger.

Le canal

A cette époque je prenais la pudeur pour de la bouderie voire même de l’indifférence. Mon obsession d’insignifiance était si forte qu’elle devait polluer l’univers tout entier. J’en étais bien sûr honteux, mais cette honte était comme une gourmandise, telle un paquet de michokos dans laquelle on enfonce la main jusqu’à ce qu’on soit assuré qu’il ne reste plus rien. La honte et le bonbon dont le slogan était de faire fondre les cœurs étaient tellement associés dans mon esprit que maintenant que j’y pense ce devait être un semblant de preuve que je cherchais confusément. Faire fondre les cœurs nécessite au minimum d’en posséder un, ce dont je doutais affreusement en ce temps là.

Pas trop près, mais pas trop loin non plus. Une bonne cinquantaine de mètres, parfois moins, ou plutôt cinquante pas que j’effectuais ainsi régulièrement à partir du coin de pèche du Père Denis.

Lorsque je pense à lui je me souviens que j’en avais fait un personnage d’une tristesse infinie. Une victime projective de tout ce qui pourrait bien m’arriver à l’avenir, surtout en raison du mauvais choix, d’un manque de vigilance sur le choix d’une épouse hypothétique.

Ce n’était pas que la Muguette ne fusse pas belle, elle l’était sans doute même un peu trop encore malgré son âge. Mais elle était comme ces femmes perpétuellement déçues par leurs maris et qui au bout du compte se vengent comme elle peuvent , par une frénésie d’hygiène et de propreté et une attirance maladive pour les cancans, les rumeurs tellement chéries de nos campagnes.

L’arrière-grand père Brunet vivait encore, il vit d’ailleurs toujours dans ce souvenir où une complicité étroite nous réunissait aussitôt que la Muguette ouvrait la porte pour venir lui servir une tasse de café chaud et déballer tous les ragots qu’elle avait glanés en faisant son marché. La bienveillance de mon arrière grand père, comme je la comprends désormais. A l’époque je n’avais pas toutes les clefs, je ne savais que des choses très personnelles sur le malheur et n’imaginais pas du tout qu’elles puissent être une généralité.

La Muguette parlait parlait parlait et mon arrière grand père ne l’interrompait pas. D’ailleurs il ne disait pas vraiment grand chose, il écoutait, ou il faisait semblant d’écouter car en même temps je l’ai toujours vu compléter nonchalamment les grilles des mots croisés durant ces petits moments d’épanchement de la voisine.

Par contre mon père était bien moins patient et certainement beaucoup moins savant quoiqu’il en eut dit en matière de femmes. Elle me gonfle cette Muguette disait-il et c’est ainsi que souvent ces deux là s’écharpaient copieusement avec force de cris pour des raisons qui n’en étaient pas. Aujourd’hui en revisitant les choses je ne serais pas étonné que cette violence qu’ils partageaient dans le dos de ma mère le plus souvent n’était rien d’autre qu’une sorte d’étreinte sexuelle , des préliminaires bruyants . Un défouloir.

D’ailleurs si mes souvenirs sont bons, c’est quelques temps après que je vis mon père ensanglanté par un coup de balai sur le crâne que la voisine lui avait infligé, que nous déménageâmes pour la région parisienne. Ce fut tellement brusque que je n’avais jamais fait de lien entre ces deux scènes, je n’en eut pas le temps à l’époque.

Et aujourd’hui que je retrouve le père Denis au bord du canal tout en comptant mes pas pour rester à la bonne distance pour ne pas le déranger comme autrefois je me demande si cette distance nécessaire n’est pas comme ces non-dits obligés que l’on entretient pour ne pas céder à l’envie de s’embrasser ou de s’étriper, enfin au contact physique en général.

Oh Denis tu sais que mon père te fait cocu avec ta garce de bonne femme ?

Non ça évidemment ça ne se dit pas autrement que bêtement, pour faire du mal.

Car dans mon esprit de gosse tout se mélange encore, toute une superposition d’images de grands pères, d’arrières grand père et de pères face à cette femme dont tous, plus ou moins, furent d’accord pour la placer dans l’indomptable. Ce recours à l’affection entre hommes n’eut pas été si insolite alors pour encaisser cette formidable défaite entretenue de génération en génération.

J’ai coupé mon vers en deux parce qu’il était trop gros pour ce que je briguais alors, juste de petites perches arc en ciel pas plus longues que la main. J’ai jeté un regard encore vers le Père Denis en espérant qu’il ferait de même vers moi, mais il fixait surement son bouchon sa maïs jaune éteinte au bec qui n’allumait plus que très rarement.

Ce matin là il y avait trop de vent je me souviens, au bout d’un moment j’ai replié tout mon bazar, j’avais une envie soudaine d’aller trouver les copains, je suis rentré bredouille.

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