On ne sait plus quoi penser

A toute chose malheur est bon ressasse à voix haute un vieil homme édenté qui depuis des années s’est rabattu sur la purée dans ce village de Calabre. Sec comme une figue sans jus ni chair, on peut le voir assit là presque toute la journée sur sa chaise, dans la pénombre du recoin qu’il ne quitte guère que pour se rendre à la sieste. Il regarde passer les saisons et depuis que la maladie s’est abattue sur le pays emportant des milliers de personnes dans la terre sèche et aride , il ajoute de temps en en temps tout en haussant les épaules : On ne sait plus quoi penser. Et vous le verrez rire à ce moment là, vous verrez que son regard a recouvré l’éclat de la jeunesse, un regard d’enfant au beau milieu d’un océan de rides.

Nous venions de nous installer mon épouse et moi depuis quelques jours dans la petite bicoque que nous avions louée par correspondance. Les photographies magnifiques que nous avions consultées et le désir d’aller explorer ce recoin inconnu du monde pour les vacances, tout cela et surtout le prix modique de la location, nous avait encouragé à effectuer un périple autoroutier de quelques milliers de kilomètres achevant d’épuiser la Mégane que nous possédions encore à cette époque.

Nous avions flâné cependant, car je voulais profiter de l’occasion pour me rendre aux environs de Naples, dans la baie d’Amalfi et tenter de retrouver les lieux magiques où, durant tout un été de mon adolescence j’avais découvert le gout de la pizza et les premiers émois vertigineux provoqués par le grain doux des peaux mates et les regards sombres des belles ragazzi. Evidemment mon épouse toujours curieuse de remonter aux sources de mes innombrables récits, de mes histoires abracadabrantes n’avait pas dit non, et m’avait encouragé à faire un effort de mémoire pour retrouver le chemin d’un vieil hôtel de Meta di Sorrento dont je la bassinais depuis un bon paquet d’années déjà.

Après avoir réussi à retrouver l’hôtel, que nous ne vîmes que par delà des grilles fermées, il ne me fut pas vraiment difficile de retrouver également la pizzéria mythique, la toute première de ma vie et faire saliver ma compagne en lui promettant de gouter à la meilleure pizza du monde.

C’était la meilleure car c’était la première m’avait-t ‘elle dit pour tenter d’atténuer la déception que je ne manquerais certainement pas d’éprouver. Qu’à cela ne tienne la curiosité et l’envie d’éprouver plus avant mon sens de l’orientation ne nous fit pas lâcher notre objectif.

Au bout d’un trajet compliqué parmi les ruelles écrasées de soleil et mangées d’ombres épaisses nous la découvrirent enfin. Et comme prévu je retrouvais cette sensation bizarre que l’on éprouve à revisiter le passé, comme si soudain tous les rêves, tous les fantasmes qu’on lui avait adjoint au cours du temps s’évanouissaient d’un seul coup pour ne laisser place qu’à un squelette desséché invraisemblable. Effectivement cela n’avait plus rien à voir avec cette première fois. La salle était quasi déserte, et la pâte avait un je ne sais quoi de familier avec le sale gout du carton.

Pour autant c’était les vacances, il faisait un temps splendide, nous avions ce temps infini devant nous, nous fîmes le plein et repartîmes en riant. Décidemment revisiter le passé ne sert jamais à autre chose que de se réjouir du présent. Je crois que c’est notre devise depuis des années désormais.

La petite maison n’avait, elle aussi, rien à voir avec les photographies prometteuses que nous avions admirées. Tout était délabré, vieillot, et nous ne mimes pas bien longtemps à comprendre que nous nous étions fait bernés. Comme à l’habitude j’essayais de trouver à tout cela des circonstances atténuantes, des excuses à la propriétaire, une petite dame entre deux âges qui nous avait reçus vraiment cordialement avec un café à réveiller les morts et des petits gâteaux faits maison.

Mais tu es vraiment incorrigible m’avait lancé mon épouse après avoir fait rapidement le tour des pièces et de notre désillusion. Tu trouves toujours un tas d’excuses à tout le monde. Mais là elle avait vraiment râlé pour de bon, cela faisait des mois que l’on s’appuyait sur ce projet de voyage pour traverser le marasme qui s’était abattu sur le monde en général et sur nos finances tout particulièrement. Elle en voulait pour son argent, c’est humain. Je ne trouvais pas d’autre solution que d’afficher un air penaud.

J’étais moi, nigaud encore une fois, à deux doigts d’en plaisanter tout haut en évoquant le concours de circonstances cocasse qui m’avait mis entre les mains quelques semaines plus tôt un bouquin de Georges Haldas, une maison en Calabre. C’était en gros du même tonneau et je trouvais que le clin d’œil du hasard avait quelque chose de chouette à première vue. Mais la mine sombre de mon épouse, sa tristesse me fit vite faire machine arrière.

On ne savait plus vraiment quoi en penser.

Et c’est exactement à partir de ce constat, de cette impasse que nous avons été nous baigner. A deux pas de là, une fois le petit chemin bordé de magnifiques figuiers traversé s’étendait une plage extraordinaire, absolument déserte. A croire que personne dans ce village n’avait l’idée saugrenue de se rendre là pour se dorer la pilule et se baigner. C’était d’autant plus étrange que par delà le bras de mer qui sépare Reggio di Calabre de la Sicile on peut apercevoir l’Etna, grosse masse d’un bleu sombre duquel de grosses fumées blanches s’échappent. Un spectacle majestueux d’autant que l’on se sent vraiment tout petit en costume de bain face à cette formidable puissance de la nature.

L’Etna en Sicile

C’est ainsi que le lendemain matin nous partîmes de très bonne heure pour prendre le bac qui nous emportait vers la Sicile. La Calabre nous laissait un gout amer sans que nous ne puissions véritablement accuser la propriétaire, ni la maison elle-même, ni même notre naïveté. C’était comme ça voilà tout. Cette bicoque décevante, ce village décevant, ce moment décevait des vacances, tout cela était comme un principe de réalité sur lequel on se casse les dents, quelque chose d’étrange, d’effrayant presque et duquel on n’a qu’une envie c’est de s’échapper pour construire à nouveau la rêverie nécessaire à la survie psychique. L’urgence de retrouver la faculté d’espérer.

Pour autant ne plus savoir quoi penser à un moment donné d’un parcours est toujours quelque chose qui m’aura paru important et qu’il ne fallait pas esquiver outre mesure. Ne plus savoir quoi penser me rappelle toute proportion gardée les bugs informatiques; Quand on a fait tellement d’erreurs que la machine déraille, que tout se met à trembler puis à devenir bleu ou noir. A ces moments là la meilleure chose à faire est de débrancher l’appareil, d’attendre quelques instants puis de le remettre sous tension. Parfois une remise à zéro électrique suffit pour que tout revienne comme avant. Parfois non, et il faudra reformater le disque dur tout entier, tant pis pour les précieuses données si on n’a pas pris le temps de les sauvegarder dans un lieu sur.

Et même ces sauvegardes qui nous rassurent à un moment de notre vie, il n’est écrit nul part qu’elles seront éternelles, qu’elles ne seront pas détruites elles aussi par les lois malignes d’une obsolescence programmée par l’esprit retors des constructeurs et celui de la Providence.

Mais souvent aussi j’ai remarqué qu’après une de ces périodes dans lesquelles on ne sait plus quoi penser, où la cervelle tourne à vide, la créativité revient en force, comme après s’être libérée de choses saugrenues ou inutiles.

Quand on ne sait plus quoi penser il est possible alors que l’on se mette à redoubler d’attention tout simplement pour se fabriquer à la hâte de nouveaux points de repère, la plupart du temps différents des anciens que l’on sait désormais caduques. Et il est tout à fait plausible que l’évolution générale des espèces doive à certain moment de son histoire passer par ces moments bizarres où la pensée ordinaire s’absente pour ne plus laisser place qu’à notre instinct, à nos sensations en prise avec la réalité fondamentale du monde, ce vide de sens brusque qui nous oblige à fabriquer du plein.

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